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Au sommaire de La NRF de mai 2017

« Nous sommes peut-être les premiers à ne pas savoir pourquoi nous admirons ce que nous admirons. » La réponse à cette question, posée il y a plus d’un demi-siècle par Malraux, demeure un mystérieux défi.

Disponible en librairie et sur lanrf.fr le 18 mai 2017

La NRF de mai 2017

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ÉDITORIAL : Après Malraux

Personne, dans la salle, ne s’est levé à l’annonce des quarante ans de la mort de Malraux. Le carnaval du petit personnel politique a ignoré cette voix qui disait autrefois : « Entre les communistes et nous, il n’y a rien. » « Nous », c’était les gaullistes, et « les communistes », c’était encore la légende  révolutionnaire du « parti des fusillés ». Il y a quarante ans, Malraux semblait un monstre sacré qui servait de ministre au général De Gaulle. C’était une façon de faire sentir au pays qu’il y avait de la place pour ça. De la place pour quelqu’un qui parlait en direct aux statues de Sumer, parmi d’autres correspondants. Il y avait ces livres aux titres prodigieux que nul n’a jamais ouverts sérieusement : Les Voix du silence, La Monnaie de l’absolu, La Métamorphose des dieux… On les ouvrait parfois quand même, on se laissait prendre au mouvement de cette écriture en eau profonde, on comprenait qu’il y avait là quelque chose de l’ordre du voyant qui entendait la politique comme une métaphysique. Le contraire en somme de la révolution qui avait tant séduit Malraux, au temps de L’Espoir, quand tout semblait radieusement possible, ajusté à la mécanique de l’Histoire. La métaphysique n’est pas faite pour renverser les rois, elle est juste là pour rappeler que la chute des rois relève d’un théâtre de l’absurde qui a pourtant du sens. C’est la fonction de l’art, c’était celle du sacré, donner du sens à ce qui n’en a pas.

Dans sa postface de 1949 à la réédition des Conquérants, Malraux écrit que l’Internationale du musée imaginaire remplace celle de la révolution trahie. Tout le monde a entendu parler du musée imaginaire. Malraux y voyait, grâce à la reproduction photographique, la forme historiquement inédite d’une présence simultanée des œuvres. L’homme moderne se trouvait, au même moment, contemporain de Picasso et de Mantegna. Qu’en reste-t-il aujourd’hui, alors même que la notion d’œuvre d’art est devenue problématique ? L’historien de la Renaissance, Robert Klein, s’en était avisé dans une série d’études que commente ici Catherine Millet. Les choses étaient plus simples quand le principe d’admiration entraînait de lui-même l’initiation spirituelle à la beauté. Les avant-gardes ont rompu ce pacte et c’est la figure d’un Marcel Duchamp qui devient pour le coup emblématique de cette rupture jusque dans ses plus récentes déclinaisons. Magali Lesauvage l’avait scruté, dans un récent numéro de La NRF, s’agissant des « installations » de Tino Sehgal. Catherine Millet y revient sur un mode plus large, dans le sillage de Robert Klein. On se trouve ici au bord d’une terra incognita d’un nouveau genre. Peut-être une certaine mystique du vide ? Ou une simple mise en scène du néant.

Dans le même temps, la collection Chtchoukine à la Fondation Louis Vuitton ferme ses portes sur un succès phénoménal. Matisse, Picasso, parmi d’autres géants du XXe siècle, ont reçu l’hommage d’une foule que l’historien Alphonse Dupront comparait aux foules du Moyen Âge se pressant aux reliques des saints. Comme jadis il fallait toucher absolument le tibia de sainte Gudule, il faut aujourd’hui absolument voir un coin de Picasso, par-dessus la tête de son voisin. Alors la guérison opère. L’admiration remplit sa tâche, mais pour quel salut ? La sociologie du « il-faut-avoir- vu » fournit des réponses qui n’épuisent pas le problème. L’exquis Pierre Daninos avait écrit autrefois un hilarant petit livre, Les Tousristocrates, qui avait le bon ton d’une tendre moquerie, croquant le voyageur d’Argenteuil épaté devant les tours de Manhattan. C’était une façon de laisser ouverte la porte à une compréhension du phénomène non méprisante. Le tourisme mondial, dans sa vulgarité colossale, veut dire quelque chose qui ne se résume pas à la vanité sociale des nouveaux Verdurin. Malraux s’était à lui-même posé la question : « Nous sommes peut-être les premiers à ne pas savoir pourquoi nous admirons ce que nous admirons. » La réponse à cette question, posée il y a plus d’un demi-siècle, demeure un mystérieux défi. Elle s’adresse à nous autres, qui appartenons à ce que Marcel Gauchet nomme simplement dans son dernier livre le « nouveau monde ». C’est peu dire que nous y sommes.

Michel Crépu

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