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Disparition de Jean Starobinski

Jean Starobinski écrivait « pour mieux comprendre et faire mieux comprendre (comprendre, c’est transformer le monde) ». L'historien des idées, critique et médecin suisse, auteur de La Relation critique et du Portrait de l'artiste en saltimbanque, s’est éteint le 4 mars 2019. Son œuvre, liant l’analyse à l’admiration, est internationalement reconnue.

Disparition de Jean Starobinski

« Sans jamais prétendre à quelque maîtrise ou possession, avec une intelligence marquée par la vertu de l’hospitalité, il accueillait les livres et les œuvres d’art qu’il s’était donnés pour tâche d’analyser. Sa rigueur, l’amenait à interroger et à méditer plutôt qu’à conclure. »

Patrick Kéchichian, La Croix, 7 mars 2019

Document : « Madame de Staël et la définition de la littérature », par Jean Starobinski

Contemporaine d'une grande mutation historique, Mme de Staël a le mérite éclatant d'en proposer une interprétation et un constat pris sur le vif. D'un bout à l'autre de sa carrière littéraire, elle a perçu le mouvement de l'époque et n'a cessé de faire le point. Dans le domaine des lettres comme dans celui de la politique, elle ne s'est pas contentée de déchiffrer le changement qui affectait tous les rapports de la société et de l'esprit : elle a tenté d'avoir barre sur les transformations en cours. En politique comme en littérature, elle a su clairement définir une nouvelle organisation des pouvoirs. On sait ce que fut son relatif insuccès dans l'action politique, mais dans le domaine littéraire, malgré l'hostilité du maître de la nation, ou peut-être en raison même de la persécution et de l'exil, elle a pris le pouvoir et l'a exercé  assez durablement. Comme son père, qui fut l'homme providentiel des premières heures de la Révolution, elle sera la figure dominante d'un premier romantisme, qui passera plus tard pour avoir été, au même titre que la doctrine politique de Mme de Staël, une solution mitigée et un parti intermédiaire. La Littérature, en 1800, s'adresse au premier Consul à la façon dont le Compte Rendu, en 1781, s'adressait au Roi et à l'opinion publique. Le livre de la fille, à l'exemple de celui du père, est un inventaire des richesses, une enquête sur les ressources et un projet d'assainissement. C'est un bilan et un prospectus...
Pour nous, qui savons la suite de l'histoire, rien n'est plus facile que de montrer ce qui manque aux ouvrages de Mme de Staël pour être les manifestes complets du romantisme et de l'évolution future des lettres françaises. A y regarder de plus près, toutefois, l'on est émerveillé d'y rencontrer tant de justes pressentiments de ce qui sera désormais l'essence de l'activité littéraire moderne.

Elle a connu la société de l'Ancien Régime assez pour y briller, pour en souffrir et pour la juger en connaissance de cause. Elle lui doit plus qu'il ne semble, et d'abord cette quintessence d'ancien régime qu'est la critique philosophique des abus et des institutions établies. Tout au long de son œuvre, nous ne cesserons de rencontrer un jugement sévère de la monarchie absolue et du caractère français tel que l'ont formé les institutions aristocratiques : c'est le terme de comparaison dont elle a besoin pour lui opposer l'idéal d'un nouveau régime des relations humaines et de leur expression littéraire. Où va sa plus forte critique ? Elle s'en prend à une littérature sans autre but que le divertissement éphémère, sans autre écho que la rumeur des salons, sans autre débouché que l'engouement des petits cercles, ou l'Académie. A cette littérature futile et dénuée de but, dont le triomphe est dans la plaisanterie et le persiflage, elle voudrait en substituer une autre, sous les auspices bienveillants d'une république censitaire ou d'une monarchie parlementaire : une littérature où la critique sociale et la contestation, que les grands écrivains du XVIIIe siècle avaient exercées dans une demi-clandestinité, prendraient valeur  d'institutions reconnues et protégées ; une littérature qui aurait prise sur la vie publique, par voie directe ou par le détour de la prédication morale ; une littérature où la sensibilité et la raison trouveraient leur synthèse dans l'élan volontaire ; une littérature de dépassement, subordonnée à des buts situés le plus souvent hors du domaine spécifique de l'art. Il n'est que de relire, dans le livre De la Littérature, le chapitre sur l'émulation, pour constater que Mme de Staël a parfaitement annoncé l'avènement d'un type nouveau d'intellectuel « engagé » ou d'écrivain homme politique qui, de Constant à Barrès, de Maine de Biran à Sartre, de Chateaubriand à Malraux, fera habituellement ses armes dans l'opposition, entrera souvent dans la carrière parlementaire, pour tenter parfois, dans l'exercice du pouvoir ministériel, la difficile conciliation de la pensée et des réalités.
Mme de Staël sera la première à apprendre que ce but-là ne se laisse pas facilement atteindre, que les circonstances peuvent cruellement réprimer cette ambition, interdire à l'écrivain de sortir du rôle d'opposant et d'exilé, et le confiner dans le domaine limité de son art. La littérature, réduite à elle-même, n'en gardera pas moins son aspect nouveau d'énergie conquérante. En parlant de progrès et de perfectibilité, Mme de Staël, à travers le langage de Turgot et de Condorcet, assigne déjà à la littérature le mouvement qui prendra pour
nous l'aspect de la quête et de la recherche incessante. Elle pressent, elle éprouve elle-même cette inquiétude, cet appel poignant qui feront de la littérature, à partir du moment précis où elle écrit, une aventure imprévisible, un perpétuel renouvellement des thèmes et des styles.
Certes, son romantisme est encore prudent : elle admire Shakespeare à travers Ducis ; elle entend respecter un goût qui demeurerait universel, « fixe dans ses principes généraux », et qui ne varierait que dans ses applications particulières. Mais elle a déjà franchi le pas décisif, en répudiant le dogme classique de l'imitation et en invitant l'écrivain à exprimer « la vérité de ce qu'il éprouve ». On a maintes fois souligné cette idée dominante de sa théorie littéraire : elle désire libérer la littérature du joug étranger de la mythologie païenne et des
exemples antiques, elle veut être résolument moderne, c'est-à-dire revenir aux sources personnelles, explorer les traditions nationales jusqu'aux racines qui s'enfoncent dans le sol chrétien du Moyen Age d'Occident... Au lieu de peindre « la nature à travers l'effet qu'elle a produit sur d'autres hommes », il faut la reconnaître en nous-mêmes, dans les horizons insoupçonnés que la douleur nous fait découvrir. Mme de Staël en appelle à l'autonomie de la conscience créatrice : l'œuvre ne se construira plus par l'intermédiaire des grands modèles révolus, elle sera la voix même de l'écrivain, le témoignage unique de sa personnalité.
Mais l'essentiel n'est pas dans cet appel à la sincérité ni dans cette volonté de rendre les individus et les nations à l'histoire qu'ils ont réellement vécue. Le génie véritable de Mme de Staël la porte à découvrir que l'existence personnelle ne saurait se refermer sur elle-même ; revenir à soi, c'est retrouver au plus intime de notre être la question des autres et le tourment de la différence. Au risque de forcer quelque peu l'interprétation d'un livre fameux, je dirai que De l'Allemagne est moins un documentaire sur l'Allemagne qu'une longue méditation sur ce qui voue la littérature à être simultanément l'expression de notre intimité solitaire et l'écoute d'une parole venue du dehors. Car L'Allemagne, destinée au public français au moment où l'hégémonie française couvre toutes les autres voix, a pour but principal non d'exalter une nationalité rivale, mais de marquer la nécessité d'une attention à ce qui est radicalement autre. Mme de Staël a fort bien vu que la fidélité à soi-même, dont se prévalent tous les nationalismes, devient inféconde si elle ne se double d'un égard profond pour l'étranger et pour la parole étrangère. C'est le lieu de citer cette phrase qu'on ne saurait trop rappeler : « Nul homme, quelque supérieur
qu'il soit, ne peut deviner ce qui se développe naturellement dans l'esprit de celui qui vit sur un autre sol, et respire un autre air : on se trouvera donc bien en tout pays d'accueillir les pensées étrangères ; car, dans ce genre, l'hospitalité fait la fortune de celui qui reçoit. »
Cette importance accordée à la pensée étrangère, ce besoin des autres, cette volonté d'accueil définissent un nouveau statut de la critique, fondée non plus sur les normes du goût, mais sur la sympathie spontanée et sur la réflexion indépendante. Dès les Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau (1788), le projet critique de Mme de Staël est nettement formulé : « J'ai senti le besoin de voir mon admiration exprimée. J'aurais souhaité qu'un autre eût peint ce que j'éprouve ; mais j'ai goûté quelque plaisir en me retraçant à moi-même le souvenir et l'impression de mon enthousiasme. » Ce qu'elle appellera plus tard, d'une formule si frappante, « la description animée des
chefs-d’œuvre » suppose la participation passionnée, mais en même temps la distance prise par la conscience réfléchissante, qui se souvient et qui décrit. L'expérience moderne de la critique, dont Mme de Staël est la première à énoncer nettement les conditions, exige simultanément l'abandon à l’œuvre étrangère qui prend possession de notre vie, et le dédoublement lucide grâce auquel cet emportement singulier se transformera en pensée autonome.
Passion et réflexion : ce n'est pas la critique seulement qui va désormais dépendre de ce double appel. Mme de Staël a vécu à sa manière la « passion réfléchissante dont elle parle si bien à propos de La Nouvelle Héloïse et de Werther. Un mouvement affectif se dessine, de manière inlassable, dans les écrits théoriques, dans les romans, dans les lettres, dans la vie tout entière de Mme de Staël : c'est celui de l'outrance passionnelle qui, épuisant toutes les énergies de l'âme, se projette jusqu'aux confins de la mort et renonce au dernier instant au « suicide physique » pour choisir le « suicide moral ». La mélancolie, dont elle parle si souvent et dont elle fait presque la condition principale de la grande littérature moderne, ne doit pas s'entendre comme le climat morose des passions incertaines et réprimées ; c'est l'état d'âme de celui qui mène une existence posthume au-delà de son désir et de sa vie personnelle à tout jamais consumés. « L'imagination, écrit-elle,
doit être dérompée aussi de l'espérance que la raison. » La littérature devient désormais l'œuvre d'une réflexion issue de la douleur, mais rendue comme étrangère à sa propre aventure ; la création consciemment établit son règne au-delà des satisfactions et du bonheur que l'écrivain peut convoiter dans sa vie d'homme. « C'est d'une certaine hauteur que tout se contemple. » Qu'on y prenne garde ! Sous des dehors quelque peu sentimentaux, Mme de Staël reconnaît parfaitement cet acte sacrificiel, cette nécessité de mourir à soi-même où les grands écrivains du XIXe et du XXe siècle verront l'épreuve liminaire de l'entrée en littérature. Ici encore, Mme de Staël met en évidence le paradoxe moderne de la littérature, qui veut que l'œuvre soit à la fois la parole la plus intime et le discours le plus étrange, proféré hors des limites de la vie, et voué à cette « admirable monotonie » dont « on voudrait faire un moment éternel ».
Affirmer que la littérature, depuis Mme de Staël, n'a pas conquis de nouveaux domaines, serait démentir sa croyance en la perfectibilité. Nous ne tenons d'ailleurs plus guère au projet moral qu'elle assignait aux écrivains. Pour nous la littérature, fonction d'invention, de connaissance et d'expression, a moins que jamais le souci de rendre l'homme meilleur. Elle n'eût pas souhaité qu'on lui fasse l'honneur d'avoir prévu un affranchissement aussi inacceptable pour elle que la démocratie. Du moins nous offre-t-elle, sur le principe même de cette expérience intime et distante qu'est la littérature, des vues que nous n'avons guère dépassées.

Jean Starobinski. « Madame de Staël et la définition de la littérature », La NRF, décembre 1966

En quelques dates

  • 17 novembre 1920 : naissance à Genève de parents d'origine juive polonaise.
  • 1939-1942 : licence de lettres classiques à l’université de Genève sous la direction de Marcel Raymond.
  • 1942-1948 : études de médecine à l’université de Genève.
  • 1953-1956 : enseigne au Romance Languages Department de l’université Johns Hopkins à Baltimore.
  • 1957 : soutenance d'une thèse en histoire littéraire consacrée à Jean-Jacques Rousseau, La Transparence et l'obstacle (Plon, 1957 ; repris chez Gallimard en 1971 dans la « Bibliothèque des idées ») .
  • 1958 : nommé professeur d'Histoire de idées à l'université de Genève
  • 1960 : soutenance d'une thèse en histoire de la médecine, Histoire du traitement de la mélancolie publiée à Bâle.
  • 1961 : publication chez Gallimard de L'Œil vivant, essai consacré à Corneille, Racine, Rousseau et Stendhal dans la collection de Georges Lambrichs « Le Chemin ».
  • 1964 : publication de L'Invention de la liberté, 1700-1789 (Skira, repris chez Gallimard en 2006 dans la « Bibliothèque des histoires »)
  • 1970 : publication de La Relation critique (Gallimard, « Le Chemin ») et du Portrait de l'artiste en saltimbanque (Skira, repris chez Gallimard en 2004 dans la collection « Art et Artistes »)
  • 1982 : publication de Montaigne en mouvement (Gallimard, « Bibliothèque des idées »).
  • 1999 : publication d'Action et réaction. Vie et aventure d'un couple (Le Seuil).
  • 2012 : publication de Diderot, un diable de ramage (Gallimard, « Bibliothèque des idées »)
  • 2016 : publication de La Beauté du monde. La littérature et les arts en « Quarto ».

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