Rencontre avec Jacqueline de Proyart, à l'occasion de la parution de Lettres à mes amies françaises de Boris Pasternak (1994)  

  Comment avez-vous rencontré Boris Pasternak ?

  Jacqueline de Proyart Fin 1956, alors étudiante, je suis partie à l'université de Moscou comme boursière pour parfaire mon russe. J'étais impatiente de découvrir, derrière la morne grisaille soviétique, le cœur de la vraie Russie. Découvrant que j'étais française, quelques jeunes étudiants audacieux me confièrent que mon séjour en Russie n'aurait aucun sens si je ne faisais pas la connaissance de Boris Pasternak, qui m'était connu comme poète. Puis j'eus un véritable choc en feuilletant - je dis bien feuilleter, et non pas lire - un exemplaire manuscrit du Docteur Jivago. Grâce à l'entremise d'amis, la rencontre tant attendue eut lieu le 1er janvier 1957 au soir.

  Cette rencontre et les suivantes, vous les racontez dans l'introduction aux Lettres à mes amies françaises. Mais quel était l'itinéraire de Pasternak avant « l'affaire » ?

  Jacqueline de Proyart Il existe un mot en russe qui signifie « celui qui pense différemment ». Boris Pasternak a été le premier, sous le régime soviétique, à oser dire et écrire qu'il pensait différemment. Cela est lié à son histoire personnelle : il était né dans une famille juive libérale et très cultivée. En raison de son talent de portraitiste, son père, Leonid Pasternak, avait reçu le droit, à titre exceptionnel, pour lui-même et sa famille, de vivre et de travailler dans la capitale ; il était directeur de l'École des Beaux-Arts de Moscou. Dans son enfance, Boris fut secrètement baptisé par les soins de sa nourrice. II y verra plus tard les « bases principales de [s]on originalité ». Face à la praxis du marxisme-léninisme, il refusera toujours de se laisser piéger : il est le récalcitrant par excellence, aidé en cela par sa remarquable formation philosophique. Trotski verra en lui un suspect dès 1922 et la critique officielle ne cessera de le persécuter jusqu'à sa mort. Mais il refusera toujours l'exil. En ce sens, l'affaire Pasternak a servi de répétition générale (ratée) à l'affaire Soljénitsyne, exilé de force et déchu de sa nationalité.

  Quel a été l'impact du Docteur Jivago ?

  Jacqueline de Proyart Je pense que ce livre a joué un rôle fondamental dans l'ébranlement du système soviétique. Pasternak a été le premier à vouloir faire comprendre à ses compatriotes que le communisme n'était pas éternel et à suggérer par le truchement de l'art qu'il y avait une manière d'agir et de penser autrement. C'est le premier roman soviétique à être non marxiste, non communiste, et dont les conclusions sont des conclusions chrétiennes, inspirées par l'Évangile. Écrit par un survivant du temps des purges, il est interdit en U.R.S.S., mais introduit clandestinement, il bouleverse tous ses lecteurs. Son impact est immense. Il atteint également les pays de l'Est. Un exemple : en avril dernier, lors d'un voyage en Albanie, notre guide m'a dit en parlant du Docteur Jivago : « C'est le livre qui m'a rendu l'espoir. » Et cela m'a été dit par d'innombrables gens en Russie, en Yougoslavie, en Tchécoslovaquie, en Bulgarie.



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