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Le Trottoir au soleil de Philippe Delerm. Entretien

Rencontre avec Philippe Delerm, à l'occasion de la parution du Trottoir au soleil en janvier 2011.

Le Trottoir au soleil, un titre, mais aussi, peut-être, une attitude face à la vie ?

Philippe Delerm — Quand je relis mes précédents recueils, je me rends compte qu’il y a eu une évolution. Mon chemin d’écriture est passé d’une obsession du rythme, de la musicalité de la phrase, à quelque chose de plus acéré, de plus pointu, parfois de plus caustique, en sacrifiant parfois la musicalité à la justesse de la sensation. Mais je me suis rendu compte, aussi, que je devais éviter l’écueil d’une trop grande sécheresse, qui ne correspond pas à mon tempérament profond. Il y a un aspect un peu fruité, un peu solaire, au cœur de ce que j’écris. Voilà pourquoi j’ai eu envie de donner ce ton à ce recueil. En même temps, j’ai décidé d’être résolument solaire, de préférer le trottoir au soleil au trottoir à l’ombre. Même s’il y a beaucoup d’ombre sur le trottoir au soleil, l’ombre d’une certaine mélancolie qui touche à la vie qui passe.

Ce recueil se révèle plus intime qu’intimiste, le «je» y remplace bien souvent le «on»…

Philippe Delerm — Tout à fait. C’est vraiment un recueil intime, beaucoup plus personnel que les précédents. Mais j’ai voulu que cette personnalisation du «je» puisse continuer à déboucher sur le «on», qui donne le sentiment d’une vie partagée. Les deux textes qui tournent autour de l’arrivée du train en gare Saint-Lazare sont emblématiques de cette démarche : j’ai depuis l’enfance des souvenirs très personnels et très précis de Saint-Lazare, mais le lieu peut aussi symboliser tous les endroits du monde où l’on aborde. Ce temps suspendu qui précède l’arrivée, cet alentissement, ce brinquebalement du train, l’air un peu morne des voyageurs, tout cela masque l’envie profonde d’être là, dans la vie. En racontant mon «je», je parle aussi du «on», c’est l’occasion de réconcilier le «je» avec le «on».

Vous semblez souvent vous placer en position d’observateur, un peu en retrait de la vie…

Philippe Delerm — C’est lié à l’âge. Je viens d’avoir soixante ans, j’ai le sentiment d’avoir fait beaucoup dans mon chemin de vie. Je ressens aussi très fortement, de manière physiologique, l’impression de devenir transparent. En fait, c’est ce que je souhaitais depuis longtemps sans me l’avouer, devenir ce badaud transparent, et l’âge vous le donne. Vous vous rendez très bien compte que l’on ne vous regarde plus, sans être un SDF vous devenez un homme de la rue. Évidemment, il y a là un petit côté mélancolique, mais cela apporte beaucoup à quelqu’un comme moi qui aime profondément le spectacle de la vie. Je pense que le recueil traduit cet amour.

Peut-on rapprocher le thème récurrent de la gare Saint-Lazare du texte La Passagère, consacré au souvenir de votre mère ?

Philippe Delerm — Je me suis rendu compte, rétrospectivement, que ce recueil est habité par la présence discrète et subtile de ma mère. Elle avait une façon bien à elle de ne pas être comme les autres, avec qui on éprouve la nécessité d’être toujours dans l’échange. Comme moi, elle adorait être spectatrice, et c’était une complicité entre nous. Je pense tenir d’elle une prédisposition pour goûter les choses. Mais on les goûte d’autant plus qu’elles sont un peu interdites, un peu impossibles. Mon côté ancien paresseux doit être pour beaucoup dans ma possibilité de voir des instants – avec quand même un petit remords, le sentiment qu’il me faudra en faire quelque chose un jour ! Pourtant, je ne me promène jamais avec un carnet de notes, parce que j’ai envie de vivre la vie sans la voir comme une suite de sujets possibles. En fait, ces sujets s’inscrivent d’eux-mêmes en moi, et ressurgissent quand j’écris, sans que j’ai besoin de les convoquer comme tels.

© Éditions Gallimard