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Regardez-nous danser de Leïla Slimani. Entretien

« Il n’aurait pas su dire combien ils étaient. Dix peut-être ? Ils portaient tous des vêtements sombres et les branches du caoutchouc les dissimulaient à la vue. Seuls les trahissaient le bruit de leurs chaussures dans l’herbe sèche et les chuchotements des enfants, que la musique excitait. […] Sans pouvoir se l’expliquer, il percevait dans cette présence pourtant respectueuse et discrète, une menace sourde qu’il craignait d’affronter. Il alla chercher Mathilde. « Il y a des gens qui nous regardent. » Elle le rassura. « Tout est prévu. On va leur faire porter quelque chose. Qu’ils profitent de la fête eux aussi. »

Vous avez choisi de situer ce deuxième volet dans les années 1960…

Cette période est très intéressante parce que extrêmement ambiguë. Joyeuse, optimiste, pleine d’espoir : le Maroc vit l’euphorie de l’indépendance, la jeunesse marocaine accède à la culture, aux loisirs, commence à s’intéresser au reste du monde… Mais c’est aussi le basculement du pays dans les années les plus violentes du règne de Hassan II, les années, aussi, où se crée une bourgeoisie qui va accaparer une grande partie des richesses.

Le titre peut sembler léger, mais on découvre vite sa cruauté : il y a ceux qui dansent et ceux qui les regardent…

Tout le livre est traversé par cette question du regard. Que signifie vivre sous les yeux des autres, dans une société où l’idée même de l’intimité, du secret, n’est pas vraiment permise ? Il est traversé, aussi, par la question du visible et de l’invisible : dans les sociétés très patriarcales comme le Maroc, on décide constamment de ce qui peut être vu et de ce qui ne le peut pas. Ce « regardez-nous danser » semble, au début, une forme de défi de la part de ce « nous », c’est-à-dire la jeunesse, la bourgeoisie. Mais on comprend au fil du livre qu’il s’agit d’un constat beaucoup plus mélancolique. Toutes les fêtes décrites sont inquiétantes, parfois presque macabres. Cela culmine dans la scène du mariage, où ceux qui dansent et profitent de la vie ont l’impression d’être épiés par ceux qui n’ont rien.

Ce Maroc des années 60 est un pays indépendant, mais non un pays libre…

C’est un pays où la notion de pouvoir reste très forte, que ce soit celui du père, du religieux ou du roi, où l’idée de liberté individuelle est balbutiante. On y est sans cesse rattrapé par ce qui nous domine ou ce qui nous aliène. Et même si c’est un pays indépendant, la présence des Français demeure bien réelle, une grande partie de la bourgeoisie va être très occidentalisée. Il y a chez certains, comme Mehdi et Aïcha, un questionnement autour de leur identité. Sont-ils vraiment marocains ? Ou vivent-ils dans une bulle qui les éloigne petit à petit de leur pays ?

Avec le recul, comment comprendre l’attentat contre le roi ?

Hassan II prend le pouvoir en 1961, et dès le début de son règne, qui sera assez agité, il se montre brutal, mais d’une grande intelligence politique. Son rapport avec l’opposition est très ambigu : d’abord il négocie, ensuite il réprime. C’est aussi un roi entouré d’une nouvelle cour qui affiche un luxe insolent. La colère grossit pour aboutir en 1971 à ce premier attentat, fomenté par de très hauts gradés, qui considèrent que le roi n’arrive plus à tenir le pays, que la corruption devient insupportable.

Les femmes semblent moins brimées que dans le premier volet, mais toujours aussi dépendantes du bon vouloir des hommes…

En apparence, elles ont l’air plus libres, mais en réalité elles restent très soumises. À l’exception d’Aïcha, la seule qui étudie, qui travaille, qui a une vraie ambition personnelle et professionnelle, toutes les autres restent très aliénées. L’impression d’avoir plus de liberté reste surtout une illusion.

Aïcha incarne celle qui ose ?

C’est la première femme de cette famille qui va faire des études, devenir financièrement indépendante. Ma mère et ses amies faisaient partie de cette première génération de femmes à détenir ainsi une forme de pouvoir, de légitimité. Pourtant, elles ont vécu une vie très paradoxale. Elles étaient médecins, avocates, mais pouvaient se faire répudier par leur mari en cinq minutes et perdre la garde de leurs enfants.

Leïla Slimani est née en 1981. Elle est l’autrice de trois romans parus chez Gallimard, Dans le jardin de l’ogre, Chanson douce (prix Goncourt 2016, Grand prix des lectrices de Elle 2017, porté à l’écran en 2019, et Le pays des autres.

Entretien réalisé avec Leïla Slimani à l’occasion de la parution de Regardez-nous danser.

© Gallimard