|
André
du Bouchet (1924-2001)
André du Bouchet est décédé le 19 avril dernier à Truinas dans la Drôme, à l'âge de soixante-seize ans. Il fut l'un des grands poètes de l'après-guerre, et à ce titre, l'une des figures emblématiques des Éditions du Mercure de France. Nous reproduisons ici un extrait d'un article qu'un autre grand poète, Philippe Jaccottet, lui consacra en novembre 1957 dans La Nouvelle Revue française. « Approche
de du Bouchet » « Dès les premiers recueils de poèmes d'André du Bouchet (Air, chez Jean Aubier, 1951, et Sans couvercle, GLM, 1953), je me souviens d'avoir été à la fois attiré et tenu à distance, en respect, si j'ose dire, comme par quelque bloc hautain (qui me paru alors sans faille), éclairé par une lumière mobile et violente. [ ] André du Bouchet n'a pas traduit par hasard cette remarque de Pasternak : " L'image est le produit naturel de la brièveté de la vie de l'homme et de l'immensité de la tâche qu'il s'est assignée. C'est cette incompatibilité qui le contraint à tout considérer de l'il enveloppant de l'aigle, à traduire par brefs éclats son appréhension immédiate. Telle est l'essence de la poésie." Le fragment de phrase que j'ai souligné peut servir à définir (au moins provisoirement) les poèmes d'André du Bouchet. Dans les premiers recueils, déjà, il s'agit presque toujours de brèves entrevisions, suivies d'une brusque inflammation de paroles. Le regard d'André du Bouchet est abrupt, il s'ouvre à des apparitions, comme si le voile qui nous sépare du dehors se déchirait par instants. Une dernière trace de mélodie, de tendresse, éclaire encore certaines notes d'Air qui font songer à L'Allegria d'Ungaretti : Voilà
que le soir se referme Une
pierre engloutit des rumeurs C'est la chambre où j'habite. On ne retrouvera plus
ce ton dans la poésie plus forcenée des livres suivants,
mais on peut continuer à en aimer l'acuité fraîche. Sa poésie traduit ce qu'il a dit de Baudelaire, que ce qui l'arrêtait était aussi ce qui le faisait avancer : sa limite est son moteur, implacable, même s'il a quelquefois le désir de s'arrêter, d'être aussi immobile que la terre (mais ne serait-ce pas la mort ?) : " Cette chambre dont je vois déjà les gravats, comme une montagne blanche qui nous chasse de l'endroit où nous dormons. " En un sens, la poésie d'André du Bouchet ne relate donc qu'une seule expérience (qui est le fond de toute expérience), la profondeur de la vie, c'est-à-dire le mouvement toujours dans le même sens, le risque perpétuel, l'obligation, la difficulté et la merveille d'avancer (autant dire de respirer, autant dire, pour le poète, d'écrire). [ ] Une telle poésie s'est installée d'un coup dans un site escarpé, dans un air, raréfié, rejetant, méprisant toute hésitation, toute faiblesse, toute douceur, comme elle refuse l'éloquence , le commentaire et les propos quotidiens. Nous sommes beaucoup, sans doute, à avoir entrevu ces limpides éclairs, ces légères cimes ; mais là où nous n'avançons qu'avec hésitation, encombrés et soutenus à la fois par les apparences les plus simples, toujours prêts à céder à la facilité d'une chanson, à l'enrobement par le chant, André du Bouchet va droit à l'éclair, à l'instant, au pied du mur, au risque d'en perdre le souffle et la parole. Pourra-t-il se maintenir dans cette aridité déchirée, dans cet air qui ressemble tant à un pierrier ? Ce heurt du regard et du pas contre une limite extrême peut-il se répéter indéfiniment ? Je n'irai pas aujourd'hui au delà de cette question : la lumière qu'elle répercute pour le moment me suffit. » Extraits de « La poésie d'André du Bouchet » de Philippe Jaccottet, dans La NNRF, n° 59, 1er novembre 1957, p. 932-939 ; repris dans L'Entretien des muses sous le titre « Approche de du Bouchet », Gallimard, 1968, p. 261-268.
Né à Paris en 1924, l'auteur de Dans la chaleur vacante passe son adolescence aux États-Unis où sa famille s'exile au début de la Seconde Guerre mondiale. Étudiant à Harvard puis professeur d'anglais, André du Bouchet revient en France à la fin des années 1940. Influencé par René Char et Pierre Reverdy, il publie dans diverses revues ses premiers poèmes, réunis dès 1951 dans un premier recueil, Air. Suivent de nombreux recueils de poèmes, dont Dans la chaleur vacante et Ou le soleil. Parallèlement, le poète entreprend d'importants travaux de traductions, parmi lesquels figurent des textes d'auteurs tels que Paul Celan, Friedrich Hölderlin, James Joyce, William Faulkner et Ossip Mandelstam, et prend part à la fondation de la revue littéraire l'Éphémère en 1967, à laquelle participent Yves Bonnefoy, Jacques Dupin, Louis-René des Forêts, Paul Celan et Gaétan Picon. André du Bouchet, auteur d'un essai sur Alberto Giacometti, sera également attentif aux réflexions sur la sculpture et la peinture.
|