"Dans la chaleur vacante", Mercure de France, 1961
"Dans la chaleur vacante" suivi de "Ou le soleil", Gallimard, 1991
"Le Moteur blanc", GLM,  1956. Frontispice d'A. Giacometti,. Coll. part.
Page manuscrite. Photo Gallimard/Bibliothèque littéraire J. Doucet
Dactylographie comportant des corrections manuscrites. Photo Gallimard/Bibliothèque littéraire J. Doucet
Dactylographie comportant des corrections manuscrites. Photo Gallimard/Bibliothèque littéraire J. Doucet
Page manuscrite au stylo à bille bleu d'un carnet contemporain de "Dans la chaleur vacante" . Photo Gallimard/Bibliothèque littéraire J. Doucet
Double page manuscrite d'un carnet. Photo Gallimard/Bibliothèque littéraire J. Doucet

 

André du Bouchet (1924-2001)

André du Bouchet est décédé le 19 avril dernier à Truinas dans la Drôme, à l'âge de soixante-seize ans. Il fut l'un des grands poètes de l'après-guerre, et à ce titre, l'une des figures emblématiques des Éditions du Mercure de France. Nous reproduisons ici un extrait d'un article qu'un autre grand poète, Philippe Jaccottet, lui consacra en novembre 1957 dans La Nouvelle Revue française.

Indications biographiques
Bibliographie

« Approche de du Bouchet »
par Philippe Jaccottet

« Dès les premiers recueils de poèmes d'André du Bouchet (Air, chez Jean Aubier, 1951, et Sans couvercle, GLM, 1953), je me souviens d'avoir été à la fois attiré et tenu à distance, en respect, si j'ose dire, comme par quelque bloc hautain (qui me paru alors sans faille), éclairé par une lumière mobile et violente. […]

André du Bouchet n'a pas traduit par hasard cette remarque de Pasternak : " L'image est le produit naturel de la brièveté de la vie de l'homme et de l'immensité de la tâche qu'il s'est assignée. C'est cette incompatibilité qui le contraint à tout considérer de l'œil enveloppant de l'aigle, à traduire par brefs éclats son appréhension immédiate. Telle est l'essence de la poésie." Le fragment de phrase que j'ai souligné peut servir à définir (au moins provisoirement) les poèmes d'André du Bouchet. Dans les premiers recueils, déjà, il s'agit presque toujours de brèves entrevisions, suivies d'une brusque inflammation de paroles. Le regard d'André du Bouchet est abrupt, il s'ouvre à des apparitions, comme si le voile qui nous sépare du dehors se déchirait par instants. Une dernière trace de mélodie, de tendresse, éclaire encore certaines notes d'Air qui font songer à L'Allegria d'Ungaretti :

Voilà que le soir se referme
sans rien connaître de ce monde
qui en moi doucement dort
avec parfum de lueurs sauvages

Une pierre engloutit des rumeurs
d'auberge triste

C'est la chambre où j'habite.

On ne retrouvera plus ce ton dans la poésie plus forcenée des livres suivants, mais on peut continuer à en aimer l'acuité fraîche.
Quelle espèce de monde apparaît à ce regard ? Un espace réduit à peu d'éléments (feu, air, vent, terre, mer, bois), à quelques objets (lampe, table, charrette, lit), chacun de ces éléments étant lui-même rarement habillé d'épithètes (ou alors, ces épithètes signifient de préférence nudité, blancheur, dénuement, quand il ne s'agit pas d'indications de mouvement) : car ces rares éléments, ces fragments, ces éclats, loin d'être figés dans l'immobilité paisible ou solennelle d'une nature morte, sont presque toujours soumis à des déplacements, animés de mouvements plus ou moins violents : les choses qu'aperçoit André du Bouchet dans ces éclairs apparaissent et disparaissent, se heurtent, se bousculent, explosent ou s'écroulent. Une sorte de crispation ou de crise est leur condition ordinaire. [...]

Sa poésie traduit ce qu'il a dit de Baudelaire, que ce qui l'arrêtait était aussi ce qui le faisait avancer : sa limite est son moteur, implacable, même s'il a quelquefois le désir de s'arrêter, d'être aussi immobile que la terre (mais ne serait-ce pas la mort ?) : " Cette chambre dont je vois déjà les gravats, comme une montagne blanche qui nous chasse de l'endroit où nous dormons. " En un sens, la poésie d'André du Bouchet ne relate donc qu'une seule expérience (qui est le fond de toute expérience), la profondeur de la vie, c'est-à-dire le mouvement toujours dans le même sens, le risque perpétuel, l'obligation, la difficulté et la merveille d'avancer (autant dire de respirer, autant dire, pour le poète, d'écrire). […]

Une telle poésie s'est installée d'un coup dans un site escarpé, dans un air, raréfié, rejetant, méprisant toute hésitation, toute faiblesse, toute douceur, comme elle refuse l'éloquence , le commentaire et les propos quotidiens. Nous sommes beaucoup, sans doute, à avoir entrevu ces limpides éclairs, ces légères cimes ; mais là où nous n'avançons qu'avec hésitation, encombrés et soutenus à la fois par les apparences les plus simples, toujours prêts à céder à la facilité d'une chanson, à l'enrobement par le chant, André du Bouchet va droit à l'éclair, à l'instant, au pied du mur, au risque d'en perdre le souffle et la parole. Pourra-t-il se maintenir dans cette aridité déchirée, dans cet air qui ressemble tant à un pierrier ? Ce heurt du regard et du pas contre une limite extrême peut-il se répéter indéfiniment ? Je n'irai pas aujourd'hui au delà de cette question : la lumière qu'elle répercute pour le moment me suffit. »

Extraits de « La poésie d'André du Bouchet » de Philippe Jaccottet, dans La NNRF, n° 59, 1er novembre 1957, p. 932-939 ; repris dans L'Entretien des muses sous le titre « Approche de du Bouchet », Gallimard, 1968, p. 261-268.

Indications biographiques

Né à Paris en 1924, l'auteur de Dans la chaleur vacante passe son adolescence aux États-Unis où sa famille s'exile au début de la Seconde Guerre mondiale. Étudiant à Harvard puis professeur d'anglais, André du Bouchet revient en France à la fin des années 1940. Influencé par René Char et Pierre Reverdy, il publie dans diverses revues ses premiers poèmes, réunis dès 1951 dans un premier recueil, Air. Suivent de nombreux recueils de poèmes, dont Dans la chaleur vacante et Ou le soleil. Parallèlement, le poète entreprend d'importants travaux de traductions, parmi lesquels figurent des textes d'auteurs tels que Paul Celan, Friedrich Hölderlin, James Joyce, William Faulkner et Ossip Mandelstam, et prend part à la fondation de la revue littéraire l'Éphémère en 1967, à laquelle participent Yves Bonnefoy, Jacques Dupin, Louis-René des Forêts, Paul Celan et Gaétan Picon. André du Bouchet, auteur d'un essai sur Alberto Giacometti, sera également attentif aux réflexions sur la sculpture et la peinture.

Bibliographie

Œuvres d'André Du Bouchet aux Éditions Gallimard et au Mercure de France

Traductions
 

Au Mercure de France

• Paul Celan, Poèmes, traduit de l'allemand par André du Bouchet, collection Poésie, 1986
• Friedrich Hölderlin, Poèmes, traduit de l'allemand par André du Bouchet, collection Poésie, 1986
• Ossip Emilievich Mandelstam, Voyage en Arménie, traduit du russe par André du Bouchet, collection La Grappe, 1984
 

Aux Éditions Gallimard

• William Faulkner, Le Gambit du cavalier, traduit de l'anglais par André du Bouchet, collection Du Monde Entier, 1951
• James Joyce, Giacomo Joyce, traduit de l'anglais par André du Bouchet, collection Du Monde Entier, 1973


© Gallimard 2001