Philippe Delerm. Photo J. Sassier  / Gallimard
La Sieste assassinée, de Philippe Delerm.
 

 

Rencontre avec Philippe Delerm
à l'occasion de la parution de La Sieste assassinée

Gallimard — Considérez-vous La Sieste assassinée comme une suite à La Première gorgée de bière ?

Philippe Delerm — Non, ce n'est pas une suite, mais l'expression d'une continuité – de même que, toutes proportions gardées, La Fontaine a écrit plusieurs recueils de Fables et La Bruyère a fait de même pour ses Caractères. Je n'ai jamais cessé d'écrire des textes brefs depuis la parution du premier recueil, et celui-ci est le fruit d'une sélection opérée dans le résultat de trois ans de travail.

Gallimard — Qu'est-ce qui distingue les deux recueils ?

Philippe Delerm — Je trouve que c'est la notion de «plaisir » qui se dégage de la Première gorgée de bière, même si beaucoup de textes ne sont pas sur ce thème. Ainsi, le premier texte bref que j'ai écrit, Mouiller ses espadrilles, décrit plus une sensation qu'un plaisir. Au fond, c'est assez étrange de voir s'imposer cette notion – peut-être parce qu'il se dégageait du recueil une certaine façon positive de se sentir vivre ?
Ici, il y a plus de textes humoristiques, car l'humour est, je pense, une façon de conjurer le temps qui passe et une certaine mélancolie. Comme on n'est pas de plus en plus gai en vieillissant, il est important d'être de plus en plus drôle !
En fait, ce qui a changé, c'est moi, c'est la vie. Mon écriture est un peu plus sèche, j'ai moins envie de sacrifier à la musique des phrases, je privilégie plutôt la brièveté du trait, la netteté de la sensation.

Gallimard — Vous avez également publié de nombreux romans. Quelles différences voyez-vous entre le roman et le texte bref ?

Philippe Delerm — J'ai toujours eu le souci de la brièveté et déjà, dans mon troisième livre publié, Le Buveur de temps, j'ai procédé par très courts chapitres. Mais le roman est surtout pour moi une façon de faire vivre des climats, de faire passer une atmosphère, comme dans Autumn, Sundborn ou les jours de lumière, Il avait plus tout le dimanche ou encore Mister Mouse.
Avec le texte bref, j'ai eu l'impression de « découvrir » une forme littéraire. Mon premier texte bref a été une sorte de révélation : jubilation d'être le premier à avoir l'idée du sujet, bonheur d'aller vers quelque chose que l'on ne connaît pas soi-même, vers une chute imprévue.
Mais, pour moi, l'un ne va pas sans l'autre. Le roman est un rapport au temps qui passe, le texte bref au temps qu'on veut arrêter. C'est l'enjeu de mon écriture. Mais en réalité le temps ne s'arrête pas, il ne cesse de fuir vers le passé et vers l'avenir.

Gallimard — Justement, vos textes brefs semblent imprégnés du temps de la province...

Philippe Delerm — Je ne me sens pas un écrivain provincial : j'aurais aussi été écrivain à Paris. C'est le regard qui est fondamental. Simplement, le rythme de la vie en province donne du temps pour écrire, favorise le rapport à l'écriture.
Cela dit, les lecteurs de province ont l'impression que mes textes concernent leur vie d'aujourd'hui, alors que les lecteurs de Paris et d'autres grandes villes les ressentent bien souvent comme des souvenirs d'une vie disparue. De toute manière, ces textes sont de petites madeleines, tantôt venues de la mémoire de l'enfance, tantôt contemporaines, et saisies à la surface du temps.

La Sieste assassinée
« L'Arpenteur »
112 pages, 78 F 11,89 €
ISBN 2-07-075835-4

© Gallimard 2001