Régine Detambel
Noces de chêne
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  La pesanteur terrestre peut prendre des formes étranges. Il arrive qu’elle fauche les vieillards aux jambes et les plaque à terre, après les avoir retournés, comme au rugby. Elle leur fait franchir parfois des distances invraisemblables, sans qu’on puisse même voir à l’œil nu, tant sa technique est parfaite, comment les rebondissements de ces corps adoptent ces itinéraires farfelus. Au point même
de les faire disparaître totalement à la vue, comme un illusionniste travaillant avec des fonds doubles ou triples.
  Puis elle s’assied sur sa proie étourdie et la tient à la gorge, le temps qu’il faut.

  Après sa chute, Maria Seignalet, veuve Hardy, est restée allongée sous l’escalier durant cent cinquante heures. Avec ses ongles, elle avait creusé un petit trou dans la moquette, non pas dans l’espoir d’un tunnel, mais pour s’occuper utilement les doigts, pour avoir l’air, au moins, de travailler à son salut. Même sachant pertinemment qu’aucun résident jamais n’empruntait cet escalier de service, qui conduit de la bibliothèque au jardin — parce que personne ici n’était capable de lire et de marcher tout à la fois, c’était l’un ou l’autre, ou vous aviez les yeux et le cerveau curieux, ou bien vous aviez les jambes machinales, aussi les lecteurs gisaient-ils toute la journée dans un fauteuil articulé, les mollets finis, tandis que les marcheurs, hébétés par les hiéroglyphes du journal local, se léchaient le pouce et tournaient la page avec perplexité, n’y voyant plus grand-chose derrière leurs hublots —, ça n’était pas une raison pour ne pas prier de tous ses ongles pointus, et jusqu’à son dernier souffle, afin que quelqu’un vienne la relever, comme la vieille sentinelle
qu’elle était soudain, à guetter le moindre bruit.
  Maria Seignalet espéra peut-être longtemps qu’une aide-soignante viendrait fumer par ici, sachant qu’on ne l’y surprendrait pas la clope au bec. Mais aucun serf du
tabac ne se montra. Du reste, la vieille était si bien dissimulée sous la première marche de l’escalier qu’il aurait fallu, au regard humain, ajouter des angles qui n’existent pas. C’est du moins ce que dit la directrice, au moment de l’enquête policière.

  Lorsqu’elle en eut fini avec sa voix, qui s’est éteinte définitivement, comme les allumettes d’Andersen, après quelques heures de combustion lente, mais continue,
sous forme d’appels articulés d’abord, puis de hurlements, enfin de gémissements sourds, Maria Seignalet, veuve Hardy, née en 1921 dans la Sarthe, n’a plus tenté
de se relever. Elle s’est résolument couchée par terre, où ses ongles ont joué avec la moquette verte. Pendant des jours la mort s’est dérobée. Elle a fui puisque Maria la
désirait. Même la mort, si on la cherche, essaie de hausser son prix.
  Pourtant, la première marche de l’escalier au-dessus d’elle était déjà comme un couvercle de cercueil, elle s’y voyait vaguement reflétée. Cette marche était si près de son visage qu’un temps elle joua à obscurcir ce miroir avec la buée de son haleine. Maria était une femme haute, elle aurait dû mourir les yeux fixés au-delà des nuages, au lieu qu’une marche de marbre noir limitait son horizon. Elle mourut comme une mouche, dans la sottise et la nullité bourdonnante d’une mouche.
  On dit que le Christ pouvait voir le visage de sa mère même quand elle était prosternée sur le sol, sous lui, à peine plus haut que ses chevilles, pas plus épaisse qu’un gros orteil. Il pouvait alors voir le visage de la Vierge aussi nettement que s’il l’avait regardée directement. Il est clair que le bienheureux peut voir à travers le dos la poitrine, par l’occiput la face. Mais ce jour-là les yeux du Christ ne vrillèrent pas le marbre, ni même une misérable plinthe de céramique de rien du tout.
  Après que la voix fut grillée, par la déshydratation et l’hypoglycémie les paupières sont tombées. Les joues de Maria Seignalet ont pris une couleur beige, avec des taches roses, comme de la cerise sur un tablier d’enfant. Ensuite, la mort a fait son ouvrage indéchiffrable, innocent et féroce, au terme duquel Maria Seignalet se trouva
couchée sur le côté, les genoux ramenés sous le menton, fœtale pour les siècles des siècles, tout cela miraculeusement, dans la sobriété d’une agonie sereine.
  Et personne à la maison de retraite ne se sentit frappé d’un éclair — qu’il fût de génie ou de culpabilité — à la seconde précise de sa transformation tumultueuse en
cadavre.