Que Dieu me pardonne ces mots qui sans
cesse vont et viennent dans ma tête. Mohammad pense
être fou. J'ai beau lui dire qu'il n'en est rien, il
persiste et me demande de l'envelopper dans un caban.
Il a froid. Depuis son retour, sans cesse il tremble
et claque des dents puis s'endort le front moite ;
il se réveille brusquement et me parle : dans
la nuit, ou était-ce à l'aube, dans la grotte, ou
sur le chemin du retour, le ciel s'est fendu de tout
son long, me précise-t-il. Il faisait jour, il faisait
nuit, et l'Ange est venu, de toute sa hauteur, de toute
sa grandeur d'Ange.
Il marchait dans le désert lorsque « celui
qui possède la force s'est tenu en majesté alors qu'il
se trouvait à l'horizon élevé ; puis il s'approcha
et il demeura suspendu. Il était à une distance de
deux portées d'arc — ou moins encore —
et il révéla à son serviteur ce qu'il lui révéla :
“Lis au nom de ton Seigneur qui a créé !” »
Que Dieu me pardonne, il pense être fou,
mais il ne l'est pas, c'est de science certaine, un
tel homme ne peut l'être. Je le lui ai dit, je le lui
ai répété. Il me rétorque qu'il ne comprend pas
pourquoi lui viennent ces fulgurances, ces instants
où la parole s'écoule en lui et dit ce qu'il ne sait
pas. Mon époux est pourtant un homme de grand savoir
et de grande sagesse. Il ne manquait jamais, quand il
revenait de Basra ou, plus loin encore, de Damas, à
la tête d'une caravane, d'apporter avec lui les manuscrits
qu'il dévorait seul, à l'abri des regards. Souvent
il en discutait avec son meilleur ami, Abou Bakr, et
ils devisaient ensemble des mystères de ce monde.
Ils effectuèrent la plupart de leurs voyages
au Châm ; et ils revenaient enchantés et plus
riches chaque fois. Abou Bakr était un bel homme, mince,
le visage clair et le front haut. Il ne portait pas
son âge et possédait cette éternelle jeunesse que
retrouvent les hommes à l'âge mûr. Lui et Mohammad
sont frères par l'esprit. On raconte qu'un jour, les
deux hommes, en se dirigeant vers la Mosquée, se prirent
à rêver à voix haute. Abou Bakr se pencha vers Mohammad.
— Mon ami, pourquoi les Arabes ne
disposent-ils pas de leur religion comme les juifs et
les nazaréens ?
— Certains sont devenus nazaréens
à Mekka. Ou juifs à Yathirib.Waraqa ibn Nawfal écrit
l'Évangile en hébreu et il me donne à lire certains
passages.
— Cela est vrai, Mohammad. Pourquoi
n'avons-nous pas notre propre Livre ? Notre Évangile,
notre Torah, notre Zabour ?
— Dieu nous a abandonnés, Abou Bakr
— Pourquoi n'a-t-il point abandonné
les juifs et les nazaréens?
— Je ne sais pas, Abou Bakr.
Ils n'évoquèrent plus jamais le sujet.
Ils poursuivirent leurs voyages vers le nord. Chaque
fois, ils revenaient pleins de merveilles dans les yeux.
Ils avaient rencontré des hommes pour qui Dieu était
unique, seul et inaccessible ; et ces hommes croyaient
en une vie après la mort.
La nuit, Mohammad se retournait sur notre couche,
sans trouver le repos. Quand il glissait dans le sommeil, des
rêves étranges le tourmentaient. Parfois, il volait avec les
oiseaux, et se souvenait de l'armée d'Abraha ; il la regardait
avancer dans le désert, se dirigeant vers la Kaaba. Il voyait
les hommes de l'Abyssin, fourbus et lamentables ; il poursuivait
les chameaux de son grand-père, Abd al-Mouttalib. D'autres fois,
il songeait au châtiment des gens de Thamoud. Dieu leur avait
envoyé un prophète, Salih, qui, me racontait Mohammad quand
il se réveillait, lui ressemblait trait pour trait.
Je suis née avant Mohammad, bien avant lui, mais
ma pudeur m'a longtemps empêchée de le dire. J'entrai donc dans
ma trente-cinquième année quand j'épousai Mohammad et non dans
ma quarantième comme le colportèrent certains Qourayshites.
Pour rabaisser Mohammad et l'islam, nos ennemis insinuaient souvent
que j'étais beaucoup trop âgée pour lui donner une descendance
mâle qui aurait survécu aux maladies de l'enfance.
Mekka, en ce temps-là, était à l'épicentre du
monde, sur le chemin des caravanes qui partaient d'Abyssinie,
longeaient le Yémen, traversaient les cités de Maarib et de
Sanaa avant de poursuivre leur long périple en direction du Châm,
au nord.
Cette première route était la plus importante puisqu'elle
permettait aux chameliers de Qouraysh d'acheminer les marchandises
venues des pays de Sin et de Hind jusqu'à Basra et Damas où
de riches et belles dames achetaient à bon prix les parfums et
les bijoux qui leur servaient de parures. La cité était peuplée
d'hommes et de femmes qui révéraient le Messie et sa mère,
Maryâm ; la Perse sassanide, à l'orient, adorait le feu
et son prophète Zoroastre, gardien des ténèbres et de la lumière.
Jeune fille, on me répétait souvent que ces contrées
recelaient de merveilleuses richesses ; ainsi ces tissus
fins et colorés que l'on disait issus du ver de Sin ; ces
ambres et ces muscs d'Abyssinie dont raffolait Mohammad, qui en
usait souvent pour lui et moi, étaient eux aussi acheminés sur
les grandes routes par les Qourayshites et vendus par leurs esclaves
sur les marchés de Mekka. Seule Tayf pouvait s'enorgueillir de
jeter une ombre sur Mekka.
Nous, les Mecquois, nous étions fiers de notre cité
et surtout de son centre religieux qui attirait les fidèles de
toute l'île des Arabes, du Hedjaz au Najd, de la terre de Maarib
au Châm. Ancien puits sur la route des caravanes, elle était
devenue très vite une cité prospère où s'était installée
la tribu des Qourayshites. Certains de ces Qourayshites étaient
les plus habiles marchands du monde. Ils sillonnaient la terre
de part en part pour acheter ces belles marchandises et les revendre
ensuite avec le plus grand profit.
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