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D’HIER À
AUJOURD'HUI
Paris, été 1944.
Les alliés viennent de débarquer
en Normandie et la capitale est sur les
nerfs lorsque Marcel Duhamel, traducteur
de Steinbeck ou d'Hemingway (entre autres)
et agent pour Gallimard, sort de chez l'auteur
dramatique Marcel Achard avec trois bouquins
que ce dernier vient de lui confier : This
man is dangerous et Poison Ivy
de Peter Cheyney, et No orchids for miss
Blandish d'un certain James Hadley Chase.
Alors que l'histoire avec un grand H est
en train de basculer, un piéton anonyme,
dans une ville au bord de l'insurrection,
tient sous le bras les trois premiers romans
d'une longue saga qui va profondément
et durablement marquer la littérature.
Les plus belles aventures tiennent souvent
à de dérisoires concours de
circonstances... Un an plus tard, en septembre
1945, le public français découvre
une nouvelle collection à travers
ses deux premiers titres, La Môme
vert-de-gris (titre français
de Poison Ivy) et Cet homme est
dangereux, les deux polars de Cheyney
: la « Série noire »
est née et personne ne se doute que
soixante ans ans plus tard, plus de 2600
romans (dont plusieurs quintaux de chef-d'uvres
!) hanteront les nuits blanches de centaines
de milliers de lecteurs. Les débuts
sont difficiles et tiennent plus du bricolage
que d'autre chose. Reposant sur la seule
personne de Marcel Duhamel (alors occupé
par mille autres activités), la « Série
noire » s'offre un long tour
de chauffe et ne publie que six titres en
trois ans, malgré des chiffres de
vente plus qu'honorables et un enthousiasme
sans cesse croissant. La France de l'après-guerre
se passionne pour ces romans américains
d'un genre nouveau, bruts de décoffrage,
et pour les films noirs qu'ils inspirent
désormais, du côté d'Hollywood.
Il est grand temps de passer à la
vitesse supérieure. En 1948, sous
l'impulsion de Claude Gallimard, Marcel
Duhamel se retrouve enfin à la tête
d'une vraie collection livres cartonnés
jaune et noir, recouverts de la mythique
jaquette noire et blanche, tirages renforcés
(20 puis 30000 exemplaires), cadence infernale
(deux romans par mois, autant dire beaucoup
pour l'époque) et surtout traduction
d'auteurs de tout premier plan (à
commencer par l'immense Chandler)
La « Série noire » devient
une formidable machine a distribuer des
pains et à broyer du noir. Les choses
sérieuses commencent.
Exit les enquêtes alambiquées
basées sur une subtile déduction,
le tout emballé dans un langage de
bon ton. Le nouveau roman policier popularisé
par la « Série noire »
parle la langue de la rue et des truands,
et dessine les contours d'un univers où
action rime avec gnon, pognon, politiciens
marron ou... Bourbon glaçons. À
Tombeau ouvert (Fast One, édité
en 1949), du californien Paul Cain, violente
peinture au couteau de l'univers des politiciens
gangsters de la Côte Ouest durant
les années trente, représente
à lui seul le modèle du genre
de romans « hard-boiled » que
Marcel Duhamel compte désormais développer
dans sa collection. D'autant que, de l'autre
côté de l'Atlantique, sous
l'influence des « géants »
de cette époque (Raymond Chandler,
Horace McCoy, Don Tracy, William Riley Burnett
ou Dashiell Hammett), toute une nouvelle
génération de jeunes auteurs
trempe déjà sa plume dans
la poudre et le mercurochrome... Très
vite, certains d'entre eux transcenderont
le genre strict du polar pour esquisser
les contours d'une écriture originale
dont l'influence sur toute la littérature
de la seconde partie du siècle (et
jusqu'à aujourd'hui) sera considérable.
Dès le début des
années cinquante, Marcel Duhamel
se retrouve à la tête d'une
véritable équipe qui doit
écluser prés d'une centaine
de manuscrits tous les mois pour trier le
grain (de purs chef-d'uvres) de l'ivraie
(une production américaine de «
pulps » aussi gigantesque que médiocre).
Dans les années qui suivent, un public
français de plus en plus nombreux
découvre de nouveaux noms, et non
des moindres : Jim Thompson, Kenneth Millar,
le taciturne David Goodis, le prolixe Carter
Brown ou, quelque temps plus tard, le délirant
Donald Westlake, prennent petit à
petit la place des premiers classiques.
Les initiés commencent à suivre
les aventures des flics du 87e District
d'Isola (une ville qui ressemble comme deux
gouttes de béton à New York),
à travers la grande saga d'Ed McBain.
Mais c'est est un ex-taulard Black americain
exilé à Paris qui, en 1958,
crée la surprise et bouleverse une
fois de plus toutes les règles du
polar à la Chester Himes, avec La
Reine des pommes donne à la «
Série noire » de nouvelles
lettres de noblesse et prouve une fois de
plus que la différence entre le genre
policier et la littérature tout court
n'est parfois pas plus épaisse que
le papier d'une cigarette américaine
au filtre maculé de rouge à
lèvres (dans une courte note enflammée,
Jean Giono n'hésitera d'ailleurs
pas à comparer le créateur
de Ed Cercueil et Fossoyeur à Steinbeck,
Dos Passos et Hemingway !). La « Série
noire » est devenue une véritable
institution.
Si la « Série
noire » devient vite la référence
du nouveau roman noir américain et
publie dès ses débuts les
meilleurs représentants du genre,
les auteurs français ne sont pas
en reste de cette véritable révolution
littéraire. Dès 1948, sous
le pseudo très anglo-saxon de Terry
Stewart, Serge Arcouët s'impose comme
le premier « local de l'étape
». Il sera rejoint et rattrapé
quelques années plus tard par Albert
Simonin, dont le Touchez pas au grisbi
!, préfacé par Pierre
Mac Orlan, s'affiche rapidement comme une
des meilleures ventes de la collection.
Avec ce premier roman exceptionnel, écrit
en argot (et d'ailleurs suivi d'un précieux
glossaire qui deviendra en 1968 Le Petit
Simonin illustré par l'exemple),
cet ex-chauffeur de « rongeur »
(de taxi, quoi !) devenu du jour au lendemain
auteur de best-sellers ouvre une brèche
dans laquelle Jean Amila, Ange Bastiani,
Auguste Le Breton, Antoine-Louis Dominique
(et sa fameuse saga du Gorille) ou
Pierre Lesou (Le Doulos) vont vite
s'engouffrer pour former la première
d'une longue série de vagues d'écrivains
français. Désormais, parallèlement
à une production américaine
en perpétuel renouveau, une école
typiquement hexagonale, qui n'aura rien
à envier à ses homologues
yankees (loin de là), va nerveusement
refléter, à travers une uvre
romanesque d'une rare richesse, les tendances
et les convulsions de la société
française. Elle explosera au lendemain
de mai 68, grâce à Jean-Patrick
Manchette (Laissez bronzer les cadavres !,
Nada, etc.), pour rapidement envahir
le catalogue d'une « Série
noire » une fois de plus au cur
de la création littéraire.
À la disparition de Marcel Duhamel,
en 1977, son successeur Robert Soulat, parallèlement
à de nouvelles grandes signatures
venues d'outre-Atlantique (à commencer
par Jerome Charyn, dont le premier volume
de la trilogie d'lsaac Sidel, Marilyn
la dingue, sort cette année-là),
accentue encore ce recentrage sur des écrivains
« terroir » aux allures de jeunes
gens en colère. Une nouvelle génération
nettement plus rock'n'roll, élevée
au biberon « Série noire »
depuis son plus jeune âge, se sert
d'un polar complètement transfiguré
pour appuyer là où ça
fait mal, dans une grande tradition «
hard-boiled » revue pour l'occasion
Sex Pistols ou Little Bob Story. Tito Topin
(Graffiti Rock), Didier Daeninckx
(Meurtres pour mémoire) ou
Jean-Bernard Pouy (Nous avons brûlé
une sainte) durcissent un peu plus le
ton d'une « Série noire »
qui se veut plus que jamais une collection
d'instantanés sur une époque
et une société (« les
polars/polaroïds », selon la
formule de Pouy). La célèbre
collection de Gallimard entre dans un nouvel
âge d'or. Et signe des temps
si le numéro 1000 de la collection
célébrait un auteur américain
vedette (Jim Thompson), le deux millième
volume salue un des meilleurs représentants
de cette « new wave » française,
Thierry Jonquet.
Si depuis déjà
belle lurette, grâce à la «
Série noire », le polar n'est
plus synonyme de littérature de série
B, l'arrivée à partir du début
des années quatre-vingts d'écrivains
américains comme Tony Hillerman (Le
Peuple de l'ombre), puis, une décennie
après, de Harry Crews (La Foire
aux serpents), Nick Tosches (La Religion
des ratés) et surtout James Crumley
(La Danse de l'ours) lui donne une
fois de plus un fabuleux coup de fouet.
Malgré le poids des ans, la «
Série noire » reste plus que
jamais une formidable vitrine pour les grands
romanciers venus de Georgie ou du Montana.
Pourtant les choses changent. À l'aube
des années quatre-vingt-dix, Patrick
Raynal succède à Robert Soulat
et prend le guidon de la grosse cylindrée
« Série noire ». Pour
la première fois, un auteur de romans
noirs est à la tête de cette
prestigieuse « maison ». Partagé
entre une volonté de solidement enraciner
la collection dans son glorieux passé
(le grand souffle romanesque américain,
emballé dans un noir et blanc «
d'époque ») et de la faire
évoluer vers des tendances plus actuelles
de la littérature de cette fin de
siècle, l'auteur de Un tueur les
arbres embarque d'emblée la «
Série noire » dans de nouvelles
aventures. Maurice G. Dantec (un temps élève,
puis complice de Pouy à lvry-sur-Seine)
fait couler un sang nouveau sur les carrelages
de la rue Bottin. La Sirène rouge,
paru en 1993, puis Les Racines du mal,
énorme pavé sorti deux ans
plus tard, révèlent un jeune
auteur jonglant avec une uvre ambitieuse,
bien au-delà des simples canons du
genre noir. Du côté de Marseille,
Jean-Claude lzzo, à travers ses fulgurantes
lettres d'amour à sa ville (Total
Khéops en 1995, suivi de Chourmo
et de Solea) offre au grand public
un de ses héros modernes préférés
(l'inspecteur Fabio Montale) et décroche,
avec ses romans nerveux, imbriqués
dans la vie quotidienne de « la planète
Mars », un fabuleux succès.
Côté étranger, la «
Série noire » s'ouvre sur le
reste du monde (de l'Albanie au Mexique),
sur une planète bleue de plus en
plus complexe et riche à mesure qu'elle
rétrécit et « s'internette »
en un double clic qui fleure bon l'automatique
(histoire de souris, encore et toujours
!). Une révélation : Allemands
(Jürgen Alberts), Finlandais (Matti
Yrjänä Joensuu), Italiens (Nicoletta
Vallorani), Espagnols (Andreu Martin), Norvégiens
(Stig Holmås), Albanais (Virion Graçi)
côtoient Chase, Hammett, Chandler
ou Burnett sur les étagères
encombrées de la collection.
En 2005, la « Série
noire » désormais placée
sous la responsabilité éditoriale
d'Aurélien Masson adopte un
plus grand format ; elle arbore une couverture
ornée d'une photographie en noir
et blanc et dont la typographie évoque
la maquette d'origine dessinée par
Picasso. Elle inscrit ainsi ses choix au
sein du programme littéraire composé
par les différentes collections des
Éditions Gallimard.
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