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À AUJOURD’HUI Le Promeneur fut d'abord
le titre d'une revue créée en 1981 par un jeune normalien, Patrick Mauriès, disciple
de Roland Barthes, bientôt responsable des pages littéraires de Libération.
Avec son amie Michèle Hechter, romancière et traductrice, et fort du soutien de
l'éditeur Franco Maria Ricci (avec qui il lancera FMR, revue de grand prestige),
il imagine et anime cette petite gazette, façon XVIIIe siècle, « une
petite feuille qui paraissait tous les mois et reflétait ma bibliothèque réelle
et imaginaire. » La revue devient maison d'édition en 1988, d'abord
liée au groupe propriétaire des Éditions du Quai Voltaire (Edima) puis accueillie
comme collection en 1991 chez Gallimard et installée au 26, rue de Condé
dans l'hôtel historique du Mercure de France. Attaché à l'édition
d'art la plus exigeante, lui-même bibliophile éclairé, Patrick Mauriès réserve
le plus grand soin à la qualité de réalisation de ses projets éditoriaux. Il confie
au designer milanais Pier Luigi Cerri le soin de concevoir la ligne graphique
de ses collections : couverture blanche ou grise, à rabats, sur un papier
vergé orné d'une illustration en couleurs, elle-même encadrée d'un simple gaufrage ;
mince filet rouge délimitant les mentions d'auteur et de titre. Composé
à la manière d'un cabinet de curiosités, de proche en proche, la bibliothèque
du « Promeneur » témoigne autant des enthousiasmes de son
maître d'œuvre que de la permanence de ses goûts. Première prédilection :
les récits de voyages, les mémoires, souvenirs et chroniques de l'époque moderne
et révolutionnaire… et plus généralement tout ce qui relève d'une approche singulière
d'une époque, offrant un éclairage inhabituel, portés par la beauté d'un style,
l'originalité d'un regard ou d'une situation, sur une période donnée. C'est ainsi
qu'il s'est employé à redonner une nouvelle audience à l'œuvre un peu oubliée
de cet insigne, mais secret, personnage du XVIIIe siècle que fut Vivant Denon.
Plus près de nous, les quatre volumes des Minutes de François Sentein livrent
le regard, vigilant et ironique, d'un jeune homme sur l'Occupation, « mouton
noir » au témoignage duquel « Le Promeneur »
ne pouvait se soustraire. Attentif à toutes les formes de « marginalités »,
la collection peut se faire aussi l'écho de pratiques ou de formes d'expression
réputées « déviantes » (les stupéfiants, avec Schivelbusch,
également auteur d'une histoire des voyages en train et d'un essai sur l'éclairage
artificiel ; les Gays Savoirs) et prêter attention à des aspects oubliés
et autres reliquiae d'œuvre d'écrivains majeurs (les Césars de l'opiomane
De Quincey, les Salons de Stendhal). Ce penchant pour l'étrange, pour le
merveilleux dans l'érudition, s'exprime aussi par la publication d'essais et d'études
singuliers : Essais d'Elia du romantique anglais Charles Lamb, Trois
cas de Mort soudaine de Frank Gonzales-Crussi, Trivia de Logan Pearsall
Smith, Une voix derrière la scène de Mario Praz, Le Cabinet des merveilles
de Monsieur Wilson de Lawrence Weschler. Enfin, une petite « Bibliothèque
des libertins érudits » se constitue chemin faisant, avec la
publication successives de textes de Jean-Jacques Bouchard, François de
La Mothe Le Vayer et de Gabriel Naudé. Mais éclectisme
n'est pas dispersion. « Le Promeneur » suggère des haltes
auprès d'œuvres sûres et reconnues, tantôt devenues rares, tantôt délaissées.
Les publications des œuvres complètes d'Heinrich von Kleist ou du poète Olivier
Larronde, « météore au ciel de la poésie », la reprise
de plusieurs textes de Louise de Vilmorin ressortissent à cette approche. Autre
halte marquée : la littérature italienne du XXe siècle, des romans de l'ex-futuriste
Palazzeschi, l'auteur des Sœurs Materassi, et des textes inédits en langue
française de Giovanni Comisso, aux grands romanciers de l'après-guerre que furent
Mario Soldati et Ennio Flaiano, tous deux attachés à l'avant-garde cinématographique
italienne. Quant à la création contemporaine, elle est notamment représentée par
le premier auteur de la collection, le Sicilien Vincenzo Consolo, puis par Giorgio
Manganelli, qui fut avec Alberto Arbasino un des membres du très expérimental
« groupe 63 », et par Rosetta Loy. À noter également, l'intérêt
du « Promeneur » pour quelques intellectuels italiens au
parcours singulier : Piero Camporesi, Giovanni Macchia, Mario Praz, Federico
Zeri… Très bon connaisseur de la littérature anglo-saxonne, Patrick
Mauriès a rendu plus familier aux lecteurs francophones le cercle de Bloomsbury,
les romantiques anglais et soutient avec opiniâtreté l'œuvre de l'un des plus
fins lettrés que connaisse aujourd'hui l'Angleterre, Peter Ackroyd. Bien loin
de ses raffinements se situent les romans policiers et les récits autobiographiques
de l'Autrichien Friedrich Glauser (1896-1938), le père du rude inspecteur Jacob
Studer. On ne saurait enfin omettre la part des œuvres et de
la critique artistiques, auxquelles s'est ouvert Le Promeneur dès ses débuts.
Albums d'illustrateurs ou de peintres (Mollino, Pierre Le-Tan, Pierre Skira, Christian
Lacroix), études sur la décoration et l'esthétique du quotidien (Mauriès, Jullian,
Mérot), carnets d'artiste (Carnets d'Afrique de Miquel Barcelo) et essais
et documents divers (Francis Bacon de Daniel Farson ; Trois essais sur
le style d'Erwin Panofsky…) en constituent la trame, tissée par un directeur
de collection que l'on peut résolument qualifier d'esthète. |