| | D’HIER
À AUJOURD’HUI « Hier encore
consacrée au récit des événements qui frappèrent les contemporains, à la mémoire
des grands hommes et aux destins politiques des nations, l'histoire a changé ses
méthodes, ses découpages, ses objets. C'est pourquoi s'est fait sentir le besoin,
à côté de la "Bibliothèque des sciences humaines" et dans le même esprit, de créer
à l'histoire une place conforme à ses multiples dimensions » (Pierre
Nora, 1971). Ces quelques lignes figuraient au dos de tous les
ouvrages de la collection jusqu'en 1975 ; c'est l'ébauche d'un programme :
désigner et épouser les contours d'une historiographie en pleine mutation, en
France comme à l'étranger, et donner à la réévaluation du discours historique
une juste mesure éditoriale. Pierre Nora fut de ceux qui, tout en maintenant leur
activité universitaire, s'attelèrent à la tâche. Avec Jacques Le Goff, en 1974,
il expose plus avant ses motifs dans le livre-manifeste Faire de l'histoire,
discours de la méthode d'une « Nouvelle Histoire »
plurielle dans son élaboration et ses enjeux. On y retrouve exposés la
plupart les thèmes qui structureront en profondeur la collection. Elle
s'inscrira de fait assez distinctement au cœur d'une génération résolument historienne,
attachée à penser l'homme, les civilisations du passé dans toutes leurs dimensions,
et notamment dans leur part d'immatérialité cultures et idéologies, sensibilités,
imaginaires, symboles et représentations, remémorations collectives prédominent…
La transdisciplinarité, sur laquelle a pu s'appuyer ces différentes manières d'anthropologie
historique, est alors au goût du jour, prolongement, peut-être incertain, de l'essor
inouï des sciences humaines. Les chefs-d'œuvre que sont Saturne et la mélancolie
de Klibansky, Panofsky et Saxl (1989) ou L'Art de la mémoire de Yates (1975)
en demeurent d'excellentes illustrations. Se faisant davantage
l'écho des recherches menées et des enseignements dispensés au sein de la VIe
section de l'École pratique des hautes études (devenue l'EHESS) ou du Collège
de France qu'en d'autres établissements, les grands animateurs de la collection
ne renient pas l'héritage des Annales particulièrement Jacques Le
Goff, qui préface en 1983 la réédition des Rois Thaumaturges de Marc Bloch.
La place qu'y tient l'histoire des mentalités médiévales suffit à le montrer,
avec des œuvres aussi marquantes que Guerriers et paysans et Les Trois
Ordres ou l'imaginaire du féodalisme de Georges Duby (1973, 1978), Montaillou.
Village occitan d'Emmanuel Le Roy Ladurie (1975), Pour un autre Moyen Âge
de Jacques Le Goff (1977), La Mort et l'occident de Michel Vovelle (1983),
Les Deux Corps du roi d'Ernst Kantorowicz (1989), La Raison des gestes
dans l'Occident médiéval de Jean-Claude Schmitt (1990) ou encore, à titre
posthume, les quatre volumes du Mythe de la croisade d'Alphonse Dupront
(1997)… Approfondissant ce legs scientifique, la collection prend
pourtant une part active à son amendement. Ces années voient s'opérer de grands
« retours », à l'événement par exemple (Un meurtre, une
société de Bernard Guenée) ou à la biographie (L'Empereur Frédéric II
de Kantorowicz en 1987 et le magistral Saint Louis de Le Goff dix ans plus
tard). D'autres courants historiographiques l'animent, parfois venus de l'étranger
comme la micro-histoire italienne, cette « histoire au ras du sol »
(Jacques Revel) qui fut pratiquée par Carlo Ginzburg ou Giovanni Levi. Quant à
l'histoire des mœurs et de la vie privée, elle fut brillamment introduite par
les études de Michel Foucault, notamment sous l'angle des déviances et des rapports
de domination sociale et domestique qu'elle met en jeu : Histoire de la
folie à l'âge classique (1972), Surveiller et punir (1975) et les trois
volumes de l'Histoire de la sexualité (1976-1984). L'anthropologie
historique est également représentée pour les périodes anciennes (Marcel Détienne,
Jean-Pierre Vernant), modernes et contemporaines (Annie Kriegel, Colette Beaune,
Eric Hobsbawm, Maurice Agulhon, Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, M.
Ozouf…). Reste que pour l'époque contemporaine, l'élaboration d'une histoire intellectuelle
du politique pensé comme le lieu par excellence où la société agit explicitement
sur elle-même (et que ni le social ni l'économique ne priment, contrairement aux
optiques marxisante ou labroussienne) plutôt que de la vie politique (élections,
partis, conflits…), demeure l'un des apports principaux de la « Bibliothèque ».
La période révolutionnaire, après la publication du Penser la Révolution française
de François Furet en 1978, tournant critique majeur, en bénéficiera tout particulièrement.
On pense notamment aux études décisives de Mona Ozouf, de Marcel Gauchet, de Pierre
Rosanvallon, d'Edouard Pommier ou de Claude Nicolet. Il faudrait enfin faire plus
que mention des travaux d'histoire religieuse de Jean Bottéro, révélés par la
collection, ainsi que des études et essais sur l'art et le patrimoine de
Francis Haskell, Krzysztof Pomian, Dominique Poulot ou Antoine Schnapper.
Le tournant le plus récent est opéré par Pierre Nora lui-même avec
les sept volumes des Lieux de mémoire, dans le prolongement de ses propres
travaux à l'École pratique des hautes études, comblant de façon magistrale, et
pour le moins inattendue, l'absence de grandes synthèses historiques dans la « Bibliothèque
des histoires ». La mémoire collective française, déjà objet d'études
historiques, est désormais passée au peigne fin à travers un choix de ses principaux
objets. L'événement, l'objet historique ne vaut pas tant pour lui-même que par
la relation qu'il entretient dans l'élaboration du souvenir avec les présents
successifs où il s'est trouvé engagé. L'ensemble s'articule autour des thèmes
de l'identité et de la conscience nationales et des valeurs républicaines. « Les
Lieux de Mémoire », expression dont l'usage « communiquant »
eut tôt fait de rompre la cohérence conceptuelle, constituent une véritable encyclopédie
faisant appel aux contributions d'un grand nombre d'historiens. Un classique,
qui continue à faire de brillants émules y compris dans la « Bibliothèque
des histoires ». |