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Rencontre
avec Françoise Chandernagor, à l'occasion de la parution de
La Chambre
Gallimard Vous avez choisi un titre neutre, qui n'évoque ni le lieu ni l'époque Françoise Chandernagor
S'il s'agit dans ce livre du destin de celui que l'Histoire a retenu sous
le nom de Louis XVII, ce qui s'est produit à ce moment-là
aurait pu se passer à une autre époque dans un autre pays,
et se passe vraisemblablement encore avec des enfants peut-être
moins illustres. Cela arrive en période de guerre, de guerre civile
ou de moments révolutionnaires. On peut penser qu'il y a eu des
cas comparables dans l'Argentine des généraux ou chez les
Khmers rouges, on sait qu'à l'époque stalinienne, on a fait
mourir de faim les enfants des koulaks. Il y a ainsi des enfants qui ne
comprennent rien et meurent dans un lieu clos après avoir été
arrachés à leurs parents par un régime terrible.
Je pense aussi à l'affaire Oufkir, dont le dernier fils est rentré
au bagne à l'âge de trois ans. Pour moi les enfants ne portent
pas les péchés des parents, même si les parents sont
pêcheurs. Et de quoi peut être coupable un enfant de trois
ans, de quelque personne qu'il soit le fils ? Gallimard Pourquoi avoir choisi cet enfant-là pour incarner tous ces enfants ? Françoise Chandernagor
D'abord parce que c'était un enfant
dont on avait beaucoup et pas beaucoup parlé. Tout ce qui le concernait
baignait dans le mystère. Si la littérature a beaucoup parlé
de l'Aiglon, du prince russe Dimitri ou des enfants d'Édouard,
lui restait un sujet pour détective amateur. On a enfin scientifiquement
établi que l'enfant mort au Temple, et dont le docteur Pelletant
avait prélevé le cur, était bien le fils de
Marie-Antoinette. Il ne s'était pas évadé, on ne
l'avait pas fait sortir en lui substituant quelqu'un d'autre, etc. Finis
les contes et légendes : du jour où il était
rentré dans la chambre, il n'en était pas sorti, sauf dans
un cercueil. Gallimard Et à oublier son nom Françoise Chandernagor Spontanément, on ne sait pas comment l'appeler. Le Dauphin ? C'était son titre d'Ancien Régime. Louis XVII ? c'est Louis XVIII qui l'a appelé ainsi, ce qui revient à nier la République et l'Empire. Du reste, la première Constitution avait changé son nom et l'appelait Prince royal. Lui-même, avant de devenir le Dauphin à la mort de son frère aîné, portait le titre de duc de Normandie. Ses prénoms sont tout aussi fluctuants : Louis, Louis-Charles, puis Charles tout court quand on le sépare de ses parents alors qu'il avait appris à signer Louis. De même son nom de famille, Bourbon, est devenu Capet. J'ajoute qu'on l'a appelé Aglaé le temps du voyage à Varennes parce qu'il était déguisé en fille, et qu'au Temple on lui donnait de multiples surnoms, comme le Louveteau. Donc cet enfant, au bout d'un moment, ne sait absolument plus comment il s'appelle. L'appeler « l'enfant » lui donne une valeur universelle, mais je pense aussi que lui-même a eu trop de noms en trop peu de temps pour savoir lequel est le bon. Gallimard Comment expliquer cette condamnation à mort de fait ? Françoise Chandernagor
Dans cette machine sans mémoire,
seul surnage, comme une espèce d'arête, le règlement,
qu'on oublie de changer. Même si le régime change, s'il devient
moins violent après la chute de Robespierre, le règlement
ne change pas. À l'échelle des grands événements,
de la République, de la Nation, que l'on s'occupe de cet enfant
six mois plus tôt ou plus tard, quelle importance ? Sauf que lui
sera mort entre-temps. Le temps de l'Administration n'est pas le temps
des humains qui n'est pas celui des abstractions.
Françoise Chandernagor © www.gallimard.fr, 2002 |