Rencontre avec Tonino Benacquista, à l'occasion de la parution de Homo erectus (2011)  

 

  Pour certains, il s'agissait d'un rendez-vous réservé aux hommes, où il était question de femmes. D'autres, en mal de solidarité, y voyaient le dernier refuge des grands blessés d'une guerre éternelle. Pour tous, d'où qu'ils viennent et quoi qu'ils aient vécu, c'était avant tout le lieu où raconter son histoire.

  Diriez-vous qu'Homo erectus est une histoire sans cadavre, mais avec beaucoup de corps ?

  Tonino Benacquista Le roman est effectivement très loin de Malavita, avec ses maffieux, ses armes à feu et ses cadavres ! C'est plutôt un roman d'amour, pas vraiment érotique mais parfois leste, qui raconte des histoires qui nous concernent tous, qui peuvent arriver à n'importe quel homme à n'importe quel moment. Une comédie de mœurs, pas une comédie de meurtre !

  Les personnages masculins sont-ils « contre les femmes, tout contre », selon la formule de Sacha Guitry, ou jouent-ils au « je t'aime moi non plus » cher à Gainsbourg ?

  Tonino Benacquista — Il n'y a pas un seul et unique discours masculin qui se dégage. Chaque intervenant, lors des réunions hebdomadaires de ce groupe informel, apporte un témoignage nouveau, et les trois personnages principaux réagissent avec leurs subjectivités : l'un trouve le récit formidable, l'autre est scandalisé, le troisième indifférent. Mais, au final, chacun redécouvre le principe d'altérité. À force d'entendre les autres s'exprimer avec passion, dépit ou emphase, ils sont obligés de relativiser, de revisiter leur propre histoire : Denis cherche une femme, Yves veut symboliquement se débarrasser de sa femme en allant vers les prostitués, Philippe veut retrouver sa femme en passant par une autre. Le rapport aux femmes n'est absolument pas univoque !

  À travers ces variations sur le thème du couple, on a le sentiment que le « tout nous sépare » est plus prometteur que le « nous sommes faits l'un pour l'autre »…

  Tonino Benacquista — N'étant ni psychologue, ni philosophe, ni conseiller conjugal, je ne me lance pas dans un état des lieux de la masculinité ou des couples contemporains ! D'un point de vue de romancier, commencer une histoire par « tout nous sépare » implique que les personnages vont devoir surmonter un certain nombre de handicaps pour atteindre le bonheur. Tandis que le « nous sommes faits l'un pour l'autre » supprime d'emblée toute possibilité de romanesque ! Le thème des rapports hommes-femmes étant le moins original du monde, j'ai essayé de trouver des cas de figure inédits. Au passage, il est possible que j'ai capté l'air du temps.

  Vous prenez plaisir à dynamiter quelques clichés tenaces à propos des top-modèles, des prostituées, des petites femmes d'intérieur…

  Tonino Benacquista — Les individus sont toujours plus complexes que ce que véhiculent les clichés – ou leurs contrepoints systématiques. Depuis toujours, j'aime à décrire des personnages entiers, capables d'être absolument sincères et animés de bons sentiments, et à d'autres moments de se prendre les pieds dans le tapis, comme nous tous. J'aime aussi voir ces personnages se métamorphoser à travers leurs contradictions, à l'exemple d'Yves, qui n'aurait pas demandé mieux que de fonder une famille mais se jette dans une boulimie de femmes parce que la sienne l'a trompé une fois… et finit par se découvrir lui-même !

  Les personnages féminins ont aussi leur mot à dire quant à leur rapport aux hommes…

  Tonino Benacquista — Oui, mais plus on avance dans le récit, moins on se trouve dans la vision d'un clan qui regarde vers un autre. C'est l'altérité qui est intéressante, non les caractères soi-disant spécifiques à l'un ou l'autre sexe. La fidélité, la jalousie, la sentimentalité ne sont ni féminines, ni masculines, elles appartiennent à tous. Prétendre le contraire me paraît daté et vieillot : il n'y a ni guerre des sexes, ni « blessés d'une guerre éternelle ».

© www.gallimard.fr, 2011

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