Rencontre avec Alix de Saint-André, à l'occasion de la parution de En avant, route ! (2010)  

  Des bords de Loire à Saint-Jacques de Compostelle, passant par des chemins creux ou traversant des banlieues sinistres, Alix de Saint-André a côtoyé le peuple inattendu des pèlerins. Tous se retrouvent sur le chemin pour se défaire des hiérarchies et des rôles sociaux, vivre à 4 km/h une aventure humaine pleine de gaieté et de surprises. Sur ce petit monde en marche, l’auteur porte, comme à son habitude, un regard à la fois affectueux et espiègle.

  Vous racontez dans ce livre vos trois pèlerinages à Compostelle. Pourquoi trois ? S’agissait-il d’un vœu ?

  Alix de Saint-André J’ai fait mon deuxième pèlerinage parce que j’avais l’impression d’avoir raté le premier : je n’avais pas attendu l’amie espagnole avec qui je le faisais, j’étais arrivée en avance. Donc je suis repartie avec elle pour transformer le premier pèlerinage en happy end. Le troisième, je l’ai vraiment fait pour moi, j’ai fait ce qu’on appelait au Moyen Âge le « vrai chemin », qui consiste à partir de chez soi. Donc, je suis partie de Saint-Hilaire-Saint-Florent, Maine-et-Loire, pour aller jusqu’au bout de la terre, à Finisterre. Parce que le pèlerinage ne se termine pas au tombeau de l’Apôtre, mais trois jours plus tard au bord de la mer, où l’on brûle symboliquement un vieux vêtement au coucher du soleil : on dépouille le vieil homme pour devenir un homme nouveau.

  Selon un dicton espagnol, « el camino engancha », littéralement « le chemin accroche ». Quelle serait votre traduction ?

  Alix de Saint-André — Justement, je n’ai pas trouvé de traduction. Le chemin accroche, envoûte, enchante… On n’a pas envie de retourner à Saint-Jacques, mais de retourner sur le chemin. On se retrouve dans un univers spécial, où les rapports entre les gens sont différents, où tout le monde marche à 4 km/h sur des sentiers parallèles à la vie normale, se tutoie, s’appelle par son prénom, parce qu’on appartient tous à la même classe sociale qui est « pèlerin ». On est sûr d’y voir et d’y vivre des choses formidables. Mais si on traverse des paysages magnifiques, on traverse aussi des banlieues pourries !

  Le pèlerin serait-il rattrapé par le modernisme ?

  Alix de Saint-André — On part avec l’idée d’une recherche spirituelle, et la première chose dont on s’aperçoit, c’est qu’on a des pieds qui font mal ! Ensuite, entre le corps qui se manifeste et les nouvelles du monde qui arrivent brutalement, on se prend
les mêmes claques que dans la vraie vie. Pour moi, la spiritualité réside dans la marche, le partage, la fraternité, la chaleur humaine.

  Vous citez un graffiti aperçu sur un mur, « Que ferons-nous après le chemin ? »

  Alix de Saint-André — Je crois que le chemin est dans la tête, on l’a avec nous, il ne s’arrête jamais. On a envie d’y retourner. Alors que faire après le chemin ? Je ne sais pas, mais ça me hante. Oui, el camino engancha, il a un charme. Comme on ne peut pas passer sa vie sur le chemin, certains se sont installés le long de la route et accueillent les pèlerins. C’est une façon de ne jamais le quitter…

  À vous lire, le pèlerin n’est pas ce qu’on croit…

  Alix de Saint-André — Beaucoup imaginent qu’on marche derrière des curés en récitant des prières, pas du tout ! Les gens sont très individualistes, pour tout dire on picole, on s’amuse, on improvise des fêtes. Beaucoup, même, ne sont absolument pas croyants : selon la formule espagnole, les trois ennemis du pèlerin sont « ses pieds, les chiens et les curés » ! Mais tous croient à la magie du chemin, à la force des liens qui se tissent entre pèlerins, à la valeur des vœux formulés avant de se mettre en route. Finalement, les enfants du Bon Dieu sont des canards sauvages !

© www.gallimard.fr, 2010

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