Rencontre avec Pierre Assouline, à l'occasion de la parution de Vies de Job (2011)  

 

  Il revient souvent me visiter, la nuit de préférence. La nuit est son territoire. Le mien désormais. Puisque ce que je trouve m’apprend ce que je cherche, je saurai à la fin
pourquoi Job me hante depuis si longtemps, et par quel mouvement secret de l’âme et du cœur il obsède mes travaux et mes jours.

  Vies de Job au pluriel… Comment un personnage qui, selon vous, n’a jamais existé peut-il avoir plusieurs vies ?

  Pierre Assouline C’est précisément le cas des gens qui n’ont pas existé ! Sinon, ce ne serait pas possible. Même si certains le croient réel, beaucoup le considèrent comme une parabole, ce qu’on peut dire de bien des personnages bibliques. Je suis donc parti sur les traces et à la recherche d’un homme que tout esprit rationnel, même porté sur le spirituel, pense n’avoir jamais existé.
  Job fait toucher du doigt le paradoxe qui fait que certains hommes, qui ont vraiment existé, n’ont eu qu’une influence précaire et limitée, alors que d’autres, qui n’ont pas existé, exercent une influence considérable, attestée sur une très longue durée.

  Qu’est-ce qui vous fascine le plus dans le personnage ?

  Pierre Assouline — Tout. Bien que lecteur de la Bible, je n’avais
jamais exploré ce qui se trouve derrière les Livres de la Bible. Là, j’ai exploré les coulisses du Livre de Job, et tout ce que j’y ai découvert m’a fasciné. Mais le trait de caractère de Job que je retiens le plus est sa capacité de résistance. Tout se ligue contre lui, à commencer par son dieu, ce qui n’est tout de même pas
rien ! Son corps est martyrisé, il est abandonné de tous, et même là, au plus profond de cette solitude absolue, il continue à résister. Il ne renonce pas. C’est une leçon extraordinaire.

  Et ce qui vous aura le plus fasciné dans vos recherches ?

  Pierre Assouline — Les personnages de toutes conditions que j’ai rencontrés, écrivains, poètes ou anonymes. Tous m’ont beaucoup appris et beaucoup éclairé, en particulier ceux que j’ai rencontrés à Jérusalem, au couvent des Dominicains de
Saint-Étienne, qui abrite l’École biblique française. Vivre, étudier, écrire parmi eux a été pour moi quelque chose de fascinant. Et puis j’ai fait ce que j’aime en m’emparant du Livre de Job, qui est peut-être le plus beau poème que l’on ait jamais écrit, et en l’explorant par toutes les facettes, tant par l’exégèse, aussi bien
chrétienne que juive et même musulmane, que par le biais des poètes, des cinéastes, de la peinture, de la sculpture, du théâtre… Tout cela est passionnant, et le résultat ne pouvait être
qu’un roman. J’étais parti pour écrire une biographie, je me suis retrouvé à écrire le roman d’un biographe qui me ressemble beaucoup, qui part sur les traces de quelqu’un qui n’existe pas, mais qui a éclairé sa vie et celle des autres.

  Donc, plutôt qu’une biographie, une autobiographie, et plutôt qu’une enquête, une quête ?

  Pierre Assouline — Une enquête, oui, parce que j’enquête sur le biographe, c’est-à-dire moi. À mi-chemin, il se rend compte qu’il ne va pas pouvoir faire l’économie d’une introspection et d’une quête autobiographique. Si le biographe ne fait pas sa propre analyse, un moment arrive où il ne peut plus avancer. Face au Livre de Job, qui remet en question rien moins que la justice
divine, la souffrance et le mal, le biographe est acculé à essayer de trouver en lui les racines de son interrogation sur Job : pourquoi se passionne- t-il pour lui depuis si longtemps ? Et il va se retrouver face à des vérités sur lui-même qui sont douloureuses.

© www.gallimard.fr, 2011

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