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Rencontre avec Paule Constant, à l'occasion de la parution de La Bête à chagrin (2007)

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  Qu’est-ce qu’une « bête à chagrin » ?

  Paule Constant — C’est une expression familière que j’ai entendue dans la bouche d’une jeune vendeuse qui, caressant mon chien, m’a dit avec beaucoup d’amour : « C’est une bête à chagrin ! » C’est-à-dire que cette bête, on l’aime, mais elle va vous apporter du malheur, puisque forcément un jour on va la regretter ! Dans le roman, l’expression revient à propos d’un homme qui apporte le malheur. En même temps, le chagrin est d’une autre espèce que le malheur. Dans le sentiment de déploration, je crois que le chagrin a une place à part, à la fois enfantine et physique.

  Le roman part d’un fait-divers réel plus proche du drame sanglant que du simple chagrin…

  Paule Constant — Pourquoi, un jour, ai-je rencontré une
femme dont j’ai tout de suite pensé à l’innocence lumineuse ? Pourquoi, brusquement, ai-je eu envie de clamer son innocence ? Pourquoi ai-je rencontré un homme qui était infiniment coupable, et qui m’a semblé, malgré sa culpabilité,
incroyablement innocent ? Je me suis dit alors que les innocents étaient moins innocents qu’il n’y paraissait, et les coupables
plus innocents. Qu’il y n’y avait pas d’un côté les innocents et de l’autre les coupables. Les innocents avaient les mains tachées de sang, les coupables pouvaient se mettre à genoux et demander pardon.

  Les personnages semblent pris dans une spirale du malheur, qui les enfonce toujours plus…

  Paule Constant — Quand on va mal, on capte le malheur
des autres, on se nourrit de leur malheur. D’autre part, nous sommes tous les morceaux d’un puzzle et certains morceaux
se correspondent parfaitement. On revient alors à l’idée que l’innocence de cette femme appelle la culpabilité de cet homme.

  Tous ces événements se produisent dans une série de huis clos…

  Paule Constant — C’est ma caractéristique, je suis un écrivain
du huis clos. Dans Confidence pour Confidence, tout le roman se déroule dans une cuisine. Ici, nous suivons l’instruction pas à pas depuis le bureau de la juge, nous découvrons à quel point les personnages sont enfermés en eux-mêmes. À un certain niveau d’intensité du malheur, les gens tournent en rond. Il faut
une énorme énergie pour s’échapper. Plus le temps passe, plus les personnages se barricadent dans leurs têtes pour échapper au renfermement de l’autre. La situation ne peut que finir par imploser…

  La juge d’instruction en arrive à se demander : « Le plus coupable, est-ce la main qui exécute ou la tête qui commande ? »…

  Paule Constant — Au départ du roman, un homme et une
femme sont accusés de complicité d’assassinat. Très vite, la juge pense que c’est la femme qui a poussé l’homme à tuer. En
fait, c’est plus subtil. Car les rôles ne sont pas distribués une fois pour toutes, il y a une sorte d’interactivité entre les différents
personnages, entre les personnages et les objets, entre les personnages et les animaux. Ce que la juge instruit, c’est une perpétuelle transformation. Quand elle tente – et c’est son rôle – de définir qui est coupable et à quel degré, l’avocat va alors lui demander : « Est-ce que tout le monde n’est pas coupable, est-ce que tout le monde n’est pas innocent ? » J’en reviens toujours à cette dualité entre innocence et culpabilité.

© www.gallimard.fr, 2007

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