Photo Catherine Hélie / Gallimard
 
 

Rencontre avec Philippe Delerm, à l'occasion de la parution de La Bulle de Tiepolo  (2005)  

  Quel est le sujet de La bulle de Tiepolo ?

  Philippe Delerm — La peinture, comme souvent dans mes romans. Cependant, le véritable point de départ du livre n'est pas une œuvre de Tiepolo, mais un tableau un peu mystérieux de la fin du XIXe siècle, représentant la Seine, pour lequel j'ai eu un vrai coup de cœur. Et c'est autour de ce tableau, déniché dans une brocante parisienne, que se rencontrent les deux personnages principaux du roman : Antoine, critique pictural meurtri par la vie — sa femme et ses deux filles sont mortes accidentellement — et Ornella, une jeune enseignante italienne qui vient de connaître le succès littéraire avec un petit livre sur sa ville, Venise. Lui veut absolument ce tableau parce que la technique du peintre lui évoque la première manière de Vuillard, et il est précisément en train d'écrire un ouvrage encyclopédique sur ce peintre ; elle le veut tout autant parce qu'il est signé de son propre grand-père, dont elle ne sait rien ou presque.

  Et le tableau de Tiepolo

  Philippe Delerm — C'est l'autre œuvre picturale qui réunit les personnages, cette fois à Venise : il s'agit d'une fresque de Giandomenico Tiepolo, Il Mondo Nuovo, « Le monde nouveau » — rien à voir avec le Nouveau Monde. En cette fin de XVIIIe siècle, de quel « monde nouveau » s'agit-il ? L'énigme du titre demeure, et ce n'est pas l'œuvre elle-même qui aide à y voir plus clair : une foule de personnages, de toutes catégories sociales, est rassemblée au bord de la mer ; un personnage central, juché sur un tabouret, brandit une baguette vers le ciel et tente d'attirer l'attention vers lui, mais personne ne paraît s'apercevoir de son existence. Le tableau baigne dans une lumière bleu pâle assez onirique. Curieusement, il en existe trois versions quasi identiques, mais l'une, située dans une villa de Palladio à Vicence, présente une variante significative : au bout de la baguette semble se tenir une bulle de savon. Je dis « semble » car rien ne permet de décider s'il s'agit d'une figuration volontaire ou d'une altération accidentelle de l'enduit. Là encore, mystère, mais cela m'a tout de suite parlé.

  De quelle manière ?

  Philippe Delerm — Antoine s'est replié dans une bulle — qui n'est autre que l'énorme ouvrage qu'il rédige — afin d'échapper à son questionnement sur la douleur, sur les gens qui passent et disparaissent. Ornella aussi, à sa façon, vit dans une bulle. Plus largement, il y a dans tous mes livres le désir d'arrêter le temps pour l'enfermer dans une bulle qui, pour moi, symbolise l'enfance : la caractéristique du monde enfantin est de tenir dans un cercle.

  Croyez-vous possible de saisir le temps ?

  Philippe Delerm — J'essaie, mais au prix très lourd du retour de la nostalgie et de la mélancolie. Mes textes courts sont autant de tentatives d'enfermer des éclats de vie dans une bulle, mes romans autant de questionnements sur le temps et la possibilité de l'arrêter. Plus largement, je dirais que nous sommes tous des Sisyphe, mais je crois que Sisyphe peut être heureux s'il parvient à arrêter un instant de rouler sa pierre. Certes, rouler sa pierre donne son sens à la vie. Mais il faut savoir se ménager des pauses pour accéder à la saveur du monde.

© www.gallimard.fr, 2005

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