F.-O. Giesbert. Photo J. Sassier / Gallimard
 

Rencontre avec Jean-Loup Trassard, à l'occasion de la parution de La Déménagerie

  En 1941, en pleine Occupation, une famille de paysans — Victor, Marguerite et leurs sept enfants — quitte sa petite ferme de Mayenne pour une ferme bien plus grande dans la Sarthe. Préparatifs, voyage sur des charrettes, et aussi en train à bestiaux : à l'échelle du bocage, une sorte de « ruée vers l'Ouest ! »

  Vous avez choisi un titre un peu « clin d'œil » …

  Jean-loup Trassard — C'est un jeu de mots de mon grand-père. Cet homme très casanier trouvait les déménagements épouvantables, il les appelait des « déménageries ». L'invention m'a paru tout à fait appropriée, puisqu'il s'agit du déménagement d'une ferme, avec ses animaux !
  Mon grand-père était d'ailleurs au courant de ce déménagement-là. L'un des charrois est passé devant chez lui en traversant le Mans, et il a connu les fermiers.

  Il s'agit donc d'un fait réel ?

  Jean-loup Trassard — J'ai beaucoup inventé, c'est pourquoi le livre est un roman, mais le déménagement a eu lieu, ces cultivateurs étaient nos voisins et amis. L'événement a donné lieu à un accrochage assez violent entre le fermier partant et son successeur, il a fallu faire venir les gendarmes. Cette tension dramatique, dans le contexte de l'Occupation, m'a tellement impressionné qu'ayant vécu les faits à sept ans, j'ai encore envie de les raconter soixante ans plus tard !

  Comment un simple déménagement peut-il devenir un événement exceptionnel ?

  Jean-loup Trassard — Parce que, en général, les cultivateurs ne déménageaient que sur une petite distance, dans la commune même ou une commune voisine. Là, il s'agissait d'un voyage de plus de cent kilomètres, effectué par certains en charrette, par d'autres en wagons à bestiaux. Et en 1941, sous l'Occupation, les routes n'étaient pas sûres, les wagons difficiles à obtenir, tout était plus compliqué ! Jamais nous n'avions vu des fermiers partir aussi loin, qui plus est de leur plein gré.
  Bien plus tard, renseigné par les livres et les films, j'ai eu le sentiment d'avoir assisté là à une petite « ruée vers l'Ouest », même s'il faut la ramener aux proportions du bocage et si ces gens partaient en fait vers l'Est. Mais leur espoir était celui-là même des pionniers américains : acquérir une vie meilleure sur une exploitation plus vaste.

  Le dépaysement était-il comparable ?

  Jean-loup Trassard — Eh bien, il n'était peut-être pas moindre que celui des Américains ! Malgré la faible distance, cette famille s'est transformée très rapidement. Ils se sont mis à parler autrement, à changer d'accent, d'alimentation, d'horaires pour les repas… J'observais cette évolution. Et aussi la vie d'une famille nombreuse, alors que mon statut d'enfant unique me laissait souvent dans l'ennui.

  Ce roman n'est pas sans rapports avec votre récit de voyage Campagnes de Russie…

  Jean-loup Trassard — Sans doute peut-on dire que dans ces deux livres il y a la découverte d'une terre différente. Le narrateur montre que n'était pas alors sorti de sa campagne il était curieux d'un autre paysage, humait les odeurs. Une grande chambre, une grande cour, les herbages, tout était plus vaste ! Rien à voir avec son bocage natal, resserré, fermé, caché par les arbres.

  La Déménagerie est aussi l'occasion de faire l'inventaire d'une ferme de l'époque…

  Jean-loup Trassard — Tous les animaux sont là, bien sûr, mais surtout il y a — en effet — une sorte d'inventaire des meubles, des outils grands ou petits : chaque objet se retrouve au milieu de la cour et montre son visage, son utilité, son importance, surtout en cette époque de guerre où nous étions démunis où il fallait tout économiser et réparer.
  Un déménagement oblige à ranger et cette classification des choses semble avoir beaucoup intéressé le narrateur tandis qu'il était enfant.

  Au-delà du déménagement lui-même, le roman est à la fois saga familiale et témoignage…

  Jean-loup Trassard — Une saga familiale, oui, mais très brève puisqu'elle se déroule entre 1941 et 1944, même si je raconte des anecdotes antérieures à cette période ou d'autres événements situés entre 1944 et 1950.
  Un témoignage aussi, sur la vie rurale de l'Ouest intérieur pendant la guerre, avec des éléments qui sont restées valables bien plus longtemps. J'y évoque les rapports entre fermiers et propriétaires et les relations entre cultivateurs, l'amitié mais aussi les jalousies. Les cultivateurs ont souvent du mal à admettre que l'un d'entre eux bénéficie soudain d'une situation meilleure que la leur. Relativement à leur point de départ, une petite ferme, Victor et Marguerite deviennent des gros fermiers. J'essaie d'entrer dans leur esprit lors de cette évolution, le désir, la crainte, la fierté, comme dans l'esprit de ceux qui les regardent : les uns admiratifs, les autres envieux ou alors incrédules, ils ne pensent pas que cette aventure puisse réussir.

  Contrairement à la plupart de vos livres précédents, les personnages prennent le pas sur les paysages…

  Jean-loup Trassard — En effet, peu de paysages, mais par contre il y a cette famille nombreuse et beaucoup de figures qui passaient dont je raconte quelques bribes d'histoire. En restant fidèle à mon univers de vie agricole et de campagne, je l'aborde sous un angle complètement différent : celui de toutes ces présences humaines.
  C'est aussi un ouvrage ancré dans l'Histoire contemporaine, à travers le quotidien de la campagne et du bourg paraissent l'inquiétude pour les prisonniers, comme les restrictions et réquisitions, l'occupant allemand, la tentation du « marché noir », la Résistance, la Libération…

  C'est aussi un hommage à ce monde rural…

  Jean-loup Trassard — Avant tout un hommage très vif, et attendri, à cette famille-là, que j'aime beaucoup. Les sept enfants sont encore en vie ! J'ai eu vraiment une admiration pour leurs parents, qui se sont toujours si bien entendus, et pour leur façon de vivre : débrouillards, courageux, toujours gais ! Une vraie leçon de bonheur ! Et aussi un hommage à ces petits agriculteurs de polyculture et d'élevage au milieu desquels j'ai grandi, et beaucoup appris.

© www.gallimard.fr, 2004

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