Rencontre avec Jorge Semprun, à l'occasion de la parution de Vingt ans et un jour

  Vingt ans et un jour est la peine que la justice franquiste réservait aux dirigeants politiques de l'opposition clandestine. Jorge Semprun, nous offre, sous ce titre, le portrait intime d'une Espagne toujours meurtrie par la guerre mais qui rêve d'avenir et de réconciliation. Plusieurs récits - plusieurs histoires - conduiront le lecteur à l'intérieur d'une surprenante nébuleuse romanesque et théâtrale où les apparences sont toujours trompeuses et où le narrateur même s'avance masqué.

  Pourquoi ce titre de Vingt ans et un jours ?

  Jorge Semprun — C'est le délai qui s'est écoulé entre les deux principaux épisodes de l'histoire : le 18 juillet 1936, où un propriétaire terrien est assassiné, et juillet 1956, l'année où se déroule le roman. C'était aussi le « tarif » encouru par tous les dirigeants clandestins anti-franquistes.

  Pourquoi et « un jour » ?

  Jorge Semprun — Parce que ce jour rajouté rendait la procédure de liberté conditionnelle beaucoup plus difficile. Ce jour en plus était donc le jour fatidique.
  Il y a donc un jeu de miroir entre la temporalité des deux parties de l'histoire, celle du vécu et celle de la mémoire, et la peine qui menace le personnage de Federico Sánchez.

  Vous avez choisi d'écrire ce roman directement en espagnol…

  Jorge Semprun Dans ma mémoire, c'est avant tout une histoire espagnole. Les gens qui me l'ont racontée sont des Espagnols, j'ai encore l'écho des paroles espagnoles de leur récit…
  Mais la vraie raison est peut-être que j'ai voulu reprendre ma langue première, comme un défi à moi-même : « Es-tu encore capable d'écrire en espagnol ? ». Comme un hommage, aussi, à cette langue.
  Ajoutons que j'ai un statut d'écrivain très bizarre en Espagne. Tout le monde me considère comme un écrivain espagnol, mais je ne fais pas partie de la littérature espagnole puisque j'écris en français - à l'exception de deux volumes de mémoires politiques, Autobiographie de Federico Sánchez et Federico Sánchez vous salue bien. Mais s'agit-il vraiment de la littérature ?
  Finalement, écrire un roman directement en espagnol est une expérience tout à fait nouvelle pour moi.

Vous êtes allé jusqu'au bout de la démarche, en choisissant de confier la version française à un traducteur…

  Jorge Semprun Vous voulez dire que j'aurai pu le traduire moi-même ? D'emblée, non. Parce qu'un traducteur se doit d'être le plus fidèle possible au texte d'origine. Comme je suis l'auteur, je ne suis pas obligé d'être fidèle. J'aurais écrit un autre livre, certes avec les mêmes thèmes, la même histoire, les mêmes personnages sûrement, mais peut-être d'autres seraient-ils apparus, et la construction aurait probablement été différente.
D'autre part, à mon âge, le temps qui me reste pour écrire est mesuré. Je le dis sans aucune angoisse, mais je préfère consacrer ce temps à un autre roman, que je suis d'ailleurs en train de construire.
  Quant à une traduction en collaboration avec le traducteur, j'estimais que ce n'était pas possible, parce je suis trop impliqué. De toute façon, je ne traduis pas mes livres en espagnol, je ne collabore pas non plus aux traductions.
  Certes, toute la difficulté consistait à traduire en français quelqu'un qui écrit habituellement en français ! Mais je trouve le résultat impeccable.

  Vous semblez brouiller les pistes à plaisir ?

  Jorge Semprun C'est vrai. Je joue avec cette histoire, tantôt telle qu'elle m'a été racontée, tantôt comme je la raconte. Quelle est la version romanesque, quelle est la version réelle ? Par moments je ne sais plus moi-même ce qui appartient au récit d'origine et ce que j'ai rajouté !

  Justement, jusqu'où cette histoire est-elle réelle ?

  Jorge Semprun Elle est réelle dans le sens où le premier récit de cette cérémonie expiatoire m'a été fait par un très bon ami, Domingo Dominguín. La manière dont je relate les circonstances de ce premier récit, lors d'un déjeuner dans un restaurant de Madrid en présence d'Hemingway est absolument exacte. Dominguín me l'a racontée une deuxième fois, dans leur propriété familiale de La Companza, dans ce village de Quismondo qui existe réellement. La Companza, d'ailleurs, m'a servi de modèle pour le domaine de La Maestranza, qui lui est totalement inventé. Enfin, il a raconté cette histoire une troisième fois, avec un luxe de nouveaux détails. Mais à chaque récit le lieu exact était variable : une fois c'était dans la région de Tolède, une autre en Estrémadure… Mais j'ai tout de même eu la confirmation indirecte que l'histoire, tout au moins dans son noyau central, était réelle, puisque Pepe Dominguín, le frère cadet de Domingo, a fait remarquer que « pour une fois son aîné racontait une histoire vraie ! ». Ensuite, j'ai brodé…

  Cette Espagne de 1956 est fort mal connue en France…

  Jorge Semprun C'est une époque particulière, un tournant. Ce brusque réveil de l'Espagne à travers le mouvement étudiant coïncide avec un changement de génération et avec l'épuisement du système franquiste — pas son effondrement, puisqu'il a duré encore vingt ans — dans le sens où il ne produisait plus aucune valeur capable d'attirer les Espagnols. Ce n'était plus qu'une carapace rigide sous laquelle tout changeait. L'Espagne s'industrialisait de nouveau, des millions d'Espagnols du Sud venaient travailler en Catalogne, au Pays basque, ou s'expatriaient pour envoyer de l'argent au pays. Madrid, qui n'était encore qu'une ville provinciale, une capitale bureaucratique, est devenue une métropole culturelle et industrielle. Les jeunes gens commençaient à lire des ouvrages interdits, à voir des films… En même temps, l'Espagne restait encore très figée, très rétrograde dans tous les sens du terme, voire obscurantiste. D'où les contradictions entre l'attachement proclamé à certaines valeurs, ces proclamations de la victoire du Sacré-Cœur, « El Cristo Rey », et ce changement dans les mœurs. La grande bourgeoisie est à la fois la première à défendre ces valeurs et la première à les trahir : on va à la messe, mais à l'intérieur de la bulle familiale, on se permet tout !

  Tout le roman est traversé par un fil rouge, et même rouge sang : un tableau représentant « Judith et Holopherne » …

  Jorge Semprun C'est une histoire très personnelle. À 16 ans, en 1939, j'étais élève au lycée Henri IV, je lisais beaucoup et j'ai découvert l'Âge d'or de Michel Leiris. Il y a dans ce livre une longue analyse du thème de Judith qui m'avait beaucoup frappé. Comme tout ceux qui fréquentent des musées, j'ai vu bien des «Judith et Holopherne », c'est un thème classique de la peinture de la Renaissance, surtout italienne. Mais, et c'est absolument vrai, la vision de cette «Judith » d'Artemisia Gentileschi au musée de Naples a été un choc. Immédiatement, les éléments épars de ce roman, qui était encore comme une nébuleuse, ont commencé à cristalliser. Cela dit, j'ai vu ce tableau en 1986, vous voyez le temps qu'il m'a fallu pour écrire le livre !
  Entre la réflexion de Leiris sur Judith et la vie extraordinairement romanesque d'Armemisia Gentileschi, cette femme peintre dont je ne connaissais rien jusqu'alors, un des thèmes principaux du roman a pris forme, ce thème très espagnol du sang féminin. J'ai toujours été fasciné par la manière dont Lorca l'exprime dans sa trilogie dramatique Yerma, La maison de Bernarda Alba et Noces de sang. Au premier degré, c'est très facile à expliquer dans le sens où l'homosexualité de Lorca lui rendait à la fois fascinant, ténébreux et néfaste ce sang féminin. Mais ce thème, qu'on retrouve aussi chez Cervantès, est profondément enraciné dans la littérature et dans la réalité sociale espagnoles. Cela m'intéressait donc de réfléchir à ce que représentait la virginité de la femme.

  Un autre thème est celui de la bibliothèque idéale…

  Jorge Semprun C'est le vieux rêve borgésien de la bibliothèque ! Cela dit, c'est un rêve basé sur certaines, réalités, il existe des bibliothèques de ce genre en Espagne, la figure du vieil hidalgo cultivé, libéral, est réelle. Je me suis d'ailleurs inspiré de la bibliothèque d'une grande propriété rurale que je connais. Et j'avais besoin, pour ce roman, d'imaginer cette bibliothèque mythologique, où tous les livres sont là, tous les livres qu'on aimerait lire, et aussi tous les livres interdits, sans parler de ceux qui renferment des secrets inavouables…

© www.gallimard.fr, 2004

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