Rencontre avec Franz-Olivier Giesbert, à l'occasion de la parution de L'Abatteur

  Gallimard — Sans rien dévoiler de l'enquête policière, on peut tout de même révéler que l'héroïne, la commissaire Sastre, souffre d'eczéma…

  Franz-Olivier Giesbert — De tous les romans policiers que j'ai lus dans mon adolescence, j'ai préféré ceux dont le héros se débattait avec les difficultés de la vie courante. J'ai donc imaginé que la faiblesse principale de mon héroïne était un problème d'eczéma… L'eczéma, parce que je suis fasciné par les problèmes d'allergie, et surtout leur aspect psychologique. Ce superflic n'arrive pas à régler ses problèmes personnels, en particulier sentimentaux, donc, elle se gratte ! Mais dès qu'elle recommence à aimer, ses démangeaisons cessent.

  Gallimard — D'autre part, elle est végétarienne…

  Franz-Olivier Giesbert — Là, je lui prête un trait de caractère personnel : je suis moi-même végétarien, avant tout par sensiblerie, d'ailleurs. Et je le suis de manière assez complexe : je ne mange pas les bêtes à poils, mais uniquement les bêtes à plumes — même si je n'en raffole pas. Et je n'ai pas d'aversion pour les bêtes tuées à la chasse, comme le lièvre ou le lapin.
  J'ai été élevé dans une ferme, et ma « foi végétarienne » remonte à l'âge de dix ans, provoquée par les cris du cochon que notre voisine égorgeait. J'ai donc décidé de renoncer à manger du cochon, puis, de proche en proche, du cheval, du veau, du bœuf…
  Je ne me sens pas pour autant autorisé à jouer les moralistes, car mon attitude est pleine de contradictions : par exemple, mes parents me chargeaient souvent de tuer le poulet ou le lapin du repas du dimanche… Mais je déteste l'hypocrisie d'une société qui refuse de voir la mort au grand jour, qui combat la chasse et la corrida — alors qu'un taureau souffre moins dans une arène que dans un abattoir — et, en même temps, n'hésite pas à se régaler du ris d'un veau qui a beaucoup pleuré pendant qu'on l'abattait… C'est Plutarque, je crois, qui formulait une théorie qui me satisfait assez : il ne faudrait manger que les bêtes que l'on est capable de tuer soi-même.

  Gallimard — Justement, vous citez assez largement les auteurs antiques…

  Franz-Olivier Giesbert — Ce que j'aime dans le genre romanesque, c'est qu'il donne le droit de tout faire : glisser une citation, une poésie, une petite digression… C'est vrai que j'apprécie les auteurs antiques, et si je cite particulièrement Porphyre de Tyr, c'est qu'au moment où j'écrivais ce roman je lisais De l'Abstinence. Les textes anciens n'ont pas vieilli et nous parlent de philosophie dans des termes finalement très simples. Autant j'aime la philosophie, autant j'estime que par la suite elle a été obscurcie par un jargon envahissant — voyez Spinoza, qui pourtant me passionne !

  Gallimard — La Provence est également très présente…

  Franz-Olivier Giesbert — D'abord parce que j'y vis ! Quand j'écris, il me suffit de fermer les yeux pour revoir ses paysages et les décrire comme si j'y étais. J'ai choisi Sisteron comme décor parce que je trouve cette ville absolument extraordinaire, avec sa citadelle qui semble perchée en équilibre instable. Mais j'ai aussi fait un véritable travail d'enquête sur place, notamment en visitant l'abattoir local.

  Gallimard — Un travail de documentation lié à la forme même du roman policier ?

  Franz-Olivier Giesbert — D'habitude, quand je commence un roman, je fais connaissance dans ma tête avec le personnage principal, puis, de manière presque passive, je le suis dans ses déplacements, je raconte ce qu'il vit, avec une grande curiosité de savoir ce qui va lui arriver. Disons que j'applique la belle formule de Julien Green : « Moi j'écris mes romans pour savoir ce qu'il y a dedans. »
  À l'inverse, la structure policière implique un plan très précis et un solide travail de documentation : j'ai ainsi pris contact avec des médecins, des policiers, visité des abattoirs… Et j'ai dû me plier à une véritable discipline d'écriture. Je ne l'avais jamais fait auparavant, mais j'ai tellement aimé que j'ai très envie de poursuivre dans le genre policier.

© www.gallimard.fr, 2003

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