Rencontre avec Roger Grenier, à l'occasion de la parution de Fidèle au poste

  Gallimard — Quelle place tenait la radio dans l'entre-deux-guerres et l'après-guerre ?

  Roger Grenier — Il n'y avait alors ni téléviseurs, ni postes à transistors. La radio était un objet difficile à manier, en général posée dans le salon, un peu comme la télé maintenant. Comme Woody Allen dans son film Radio Days, j'ai essayé de dire l'importance de la radio à cette époque — avec ce paradoxe qu'il n'y avait pas la radio chez mes parents : ils n'en voulaient pas !
Ensuite, par un curieux hasard de la vie, je me suis trouvé travailler à la radio, et je n'ai cessé d'y travailler soit de façon continue, soit occasionnellement, depuis la Libération.

  Gallimard — Quelle période couvre votre expérience de la radio ?

  Roger Grenier — Elle se poursuit toujours ! Mais une grande partie du livre concerne l'émission littéraire Littérature que nous avions lancée, Marc Bernard, Yvan Audouard et moi, en septembre 1947. Je ne saurais vous dire quand elle s'est arrêtée : nous étions plusieurs à faire ce magazine littéraire, l'équipe s'est renouvelée progressivement, et elle a duré très longtemps sous différents noms : Lu et approuvé, La vie des Lettres, Tribune des critiques… Par la suite, Roger Vrigny a fait une émission du même type. Il n'y a pour ainsi dire pas eu de fin.

  Gallimard — Cette émission était diffusée par quelle station ?

  Roger Grenier — Après la Libération existaient deux programmes — on ne parlait pas encore de chaînes : le « programme national », comparable à France Culture et France Musique aujourd'hui, et le « programme parisien », assez proche de l'actuel France Inter. Mais on ne travaillait pas pour un programme ou pour l'autre : la radio était divisée en services. Il y avait le service d'information, le service de la musique, le service des émissions littéraires et théâtrales … On ne savait pas toujours sur quel programme une émission passerait.

  Gallimard — Vous évoquez à plusieurs reprises la censure…

  Roger Grenier — Censure, ce serait beaucoup dire. Il y avait beaucoup de fantaisie et de liberté à cette époque-là, et quand même, de temps en temps, une réaction violente du pouvoir politique si on y allait trop fort. Le jour où Audouard et moi sommes allés interroger Maurice Thorez sur ses goûts littéraires, l'histoire a fini par une interpellation à la Chambre des députés !
  Les émissions étant en grande partie enregistrées, il était assez facile de les interdire. Parfois même l'interdiction tombait avant même qu'on ait commencé à travailler. Cela m'est arrivé avec Jean Genet, qui devait interviewer des procureurs et des présidents pour leur demander ce qu'ils ressentaient quand ils condamnaient des gens à mort. Là, le projet a immédiatement été interdit par le ministère de la Justice.
  Cela dit — et c'est une idée personnelle, — je pense que les gouvernements les plus enclins à censurer, ou tout au moins à faire pression, sur la radio n'étaient pas ceux de droite ou de gauche, mais plutôt les gouvernements modérés, ceux du centre, qui supportaient peut-être moins bien l'insolence.

  Gallimard — Ce livre est aussi — et surtout — une galerie de portraits…

  Roger Grenier — Je suis toujours fasciné par des gens très âgés au moment où je les rencontre et qui dès leur prime jeunesse ont été mêlés à des choses importantes. J'évoque ainsi André Rouveyres, qui était le meilleur ami d'Apollinaire, Madame Rachilde parlant de Jarry, ou Marie de Régnier, la maîtresse de Pierre Louÿs, dont on conserve de très jolies photos de nu… Quand je l'ai rencontrée à propos d'un roman qu'elle avait écrit sous le pseudonyme de Gérard d'Houville, j'ignorais qui elle était. Si j'avais su, j'aurai pu lui faire dire autre chose !

  Gallimard — Pourquoi ne parler de ces personnages qu'à travers votre expérience de la radio ?

  Roger Grenier — J'ai fait plusieurs métiers : j'ai été journaliste, j'ai fait beaucoup de radio, je travaille depuis fort longtemps dans l'édition. Finalement, j'ai trouvé qu'il était plus facile de parler des écrivains à travers la radio qu'en évoquant, par exemple, mes souvenirs du monde de l'édition. Être allé chez Gide pour lui faire lire le début des Nourritures terrestres, avoir arraché quelques phrases à Faulkner ou avoir interviewé Georges Bataille, ça marque !
  D'autre part, il existe une bizarre survie de la radio, à travers les archives rediffusées toutes les nuits. Tout récemment, je me suis entendu interviewer Françoise Sagan, qui avait alors dix-huit ans, pour son premier roman Bonjour tristesse. Dans les entretiens que j'ai réalisés pour la presse écrite, il n'y a pas la même émotion.
  Enfin, écrire ce livre m'a amené à une réflexion sur la mémoire, ou plutôt ses oublis. Pourquoi suis-je capable de restituer mot pour mot une interview de Mistinguett, et pourquoi avais-je complètement oublié que j'avais interviewé Faulkner ? Pourtant, j'ai toujours certaines voix dans l'oreille, j'en entends encore les intonations.

© www.gallimard.fr, 2001

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