Rencontre avec Hector Bianciotti, de l'Académie française, à l'occasion de la parution de Une passion en toutes lettres

    Curieuse destinée que celle de l'écrivain : chaque fois qu'il entame un livre, il rêve qu'il sera celui qui va le justifier. En relisant ce choix de chroniques publiées tout au long d'une trentaine d'années, je constate, dans l'œuvre des écrivains que j'ai réunis, quelque chose de moi-même, très intime, qui s'est dissimulé dans un recoin de mes articles : les livres de ces auteurs sont désormais en moi, de sorte qu'ils se faufilent dans les miens, les enrichissant.
Ce n'est pas, ici, une anthologie organisée, mais le contraire : le fruit de nombreuses lectures hétérogènes consacrées à quatre-vingt-sept auteurs, parmi lesquels Walter Benjamin, Borges, Hölderlin, Stig Dagerman, Gadda, Conrad, Nabokov et Savinio, Clarice Lispector et Mandiargues, Hofmannsthal, Kipling et Jouhandeau, Italo Calvino, Bloy, Pasolini et Pessoa, Sarraute, Valéry, Octavio Paz, Rilke, Wilde et Flannery O'Connor...
  Le hasard, le temps et l'érudition des lecteurs, les recherches des étudiants ajouteront leur point de vue, leurs connaissances, leurs restrictions et, peut-être, un plaisir ravivé de lire et de repenser la littérature.

  Vous avez choisi pour ce recueil un titre très littéraire, presque un titre de roman…

  Hector Bianciotti — Je ne voulais pas d'un titre sec, « universitaire » pourrait-on dire, mais je voulais au contraire qu'on sente plutôt une approche littéraire, ou personnelle, des auteurs que j'y évoque. Quand j'ai relu les quelque six cents textes que j'avais écrits pour en sélectionner quatre-vingt-onze, je me suis en effet rendu compte qu'il ne s'agissait pas seulement d'articles, mais qu'il y avait là mon idée de la littérature. D'où ce titre.
J'avais trouvé « en toutes lettres » mais j'ai mis plus longtemps à trouver le mot « passion » — qui est le mot principal.

  Parlons justement de cette passion…

  Hector Bianciotti — Elle me vient de très loin, de mon enfance dans la campagne argentine, où nous étions tellement isolés qu'il n'y avait même pas d'école. On recevait seulement quelques journaux. Évidemment, je n'avais presque pas de livres, à part un très vieux recueil de contes en version abrégée. Mais les livres pour enfants ne m'ont jamais attiré : la seule histoire qui me plaisait était Le Chat botté, parce qu'il avait la possibilité de fuir au-delà de l'horizon.
  Plus tard, j'ai découvert la poésie à travers les récitations. Ce premier contact avec la rythmique a été pour moi une révélation ! Cet amour des livres et de la littérature n'a plus jamais cessé.

  Pour établir ce recueil, vous avez opéré une sélection draconienne…

  Hector Bianciotti — Il fallait d'abord éviter les répétitions. Ainsi, j'avais écrit cinq ou six articles sur Henry James, et plus encore sur Borges : je n'en ai conservé que trois. Cependant, les quatre-vingt-onze articles retenus traitent de quatre-vingt-sept auteurs différents. Je crois que cette démarche éclectique est typiquement argentine : comme les Argentins n'ont pas d'histoire, peu de racines, ils cherchent de-ci de-là et lisent ce qui leur plaît, sans a priori. Inversement, l'immense richesse culturelle de l'Europe a peut-être été un frein à la curiosité des lecteurs. Il y a maintenant quarante ans que je vis ici, et j'ai pu constater que cela fait à peine vingt-cinq ans que le public s'intéresse aux littératures des autres continents.
  Au fond, je crois que si l'on m'a confié autant d'articles sur des auteurs étrangers, c'était précisément parce que je venais de l'autre côté de l'Atlantique, que j'étais peut-être plus à même d'aider le lecteur à passer des frontières.

  Cela vous a permis de transmettre votre curiosité, vos découvertes et vos coups de cœur…

  Hector Bianciotti — Je dois dire que j'ai appris beaucoup ! J'ai beaucoup travaillé, et je ne me suis jamais contenté d'écrire sur un livre sans chercher à savoir tout ce qu'il y avait autour.
Je crois, en effet, que quand un auteur a un succès avec un livre, on le classe à jamais. C'est regrettable : un auteur vit des événements, quelquefois personnels, qui sont très importants pour comprendre son œuvre. En tenir compte, c'est rendre compte de la richesse même d'un homme.

© www.gallimard.fr, 2001

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