Rencontre avec Jean-Loup Trassard, à l'occasion de la parution de Dormance (2000)

  Vous avez choisi d'intituler votre roman Dormance...

  Jean-Loup Trassard  Ce titre évoque à la fois la dormance des graines et ce que je suis tenté d'appeler « la dormance des images ». En effet, l'envie du roman ne m'est pas arrivée comme une idée, mais comme une image. J'ai eu le sentiment assez étrange d'être le récepteur d'images restées en suspens dans le temps. Depuis mon enfance, je suis fasciné par une petite vallée proche de la maison. Ce lieu n'est qu'une sorte d'effondrement dans les champs, traversé par une fente où passe un petit ruisseau. Souvent, j'ai photographié ce creux de terrain, comme pour l'interroger alors qu'il semblait vide. Tout d'un coup les signes se sont rassemblés et ont pris un sens, j'ai eu l'impression troublante, euphorique en même temps, de recevoir littéralement la vision de ce vallon à l'époque où il était occupé par des hommes du Néolithique. Dont on a retrouvé les haches !

  S'agit-il véritablement d'un roman ?

  Jean-Loup Trassard  Je ne sais pas trop quelles sont les limites du roman. Ce n'est pas un roman traditionnel, la psychologie en est absente. Il y a des personnages, mais leurs actes ne forment pas l'action qui fait évoluer le roman. C'est leur vie même qui est l'action, et c'est elle qui fait naître l'écriture.

  Le qualifierez-vous de «  roman d'apprentissage » ?

  Jean-Loup Trassard  Certainement pas au sens classique, qui est celui de roman de formation d'un caractère. Mais c'est le roman de l'apprentissage de la civilisation rurale, de la découverte patiente de la poterie, de l'agriculture, de l'élevage, des plantes qui guérissent... Par la connaissance très approfondie du lieu où l'on vit, même d'un petit coin de campagne, se réalise aussi un apprentissage du monde. Je rejoins là ma préoccupation, aussi bien en littérature qu'en photographie, de creuser le même lieu plutôt que de m'étendre dans l'espace.

  Vous n'hésitez pas à effectuer un va-et-vient permanent entre deux époques...

  Jean-Loup Trassard  J'ai eu plaisir à montrer à quel point la vie rurale, il y a encore quelques décennies, restait proche de cette époque néolithique qui remonte ici à 3 000 ou 5 000 ans avant notre ère. Notamment pendant la dernière guerre, réduits à des moyens élémentaires, nous n'étions pas si loin de ces hommes que l'on pourrait croire primitifs. Et, dans ma vie à demi-rurale, je me sens encore très proche d'eux lorsque j'accomplis des tâches manuelles comme m'occuper de mes bêtes ou fendre du bois.

  Est-ce un salut à une civilisation rurale qui disparaît ?

  Jean-Loup Trassard  Oui, sans doute, à travers le roman d'aventure je lui rends un hommage discret. Ce n'est pas une déclaration politique ou économique, mais une déclaration d'amour.

© www.gallimard.fr, 2004

fermer la fenÍtre