Rencontre avec Anne Wiazemsky, à l'occasion de la parution de Aux quatre coins du monde

  Gallimard — Aux quatre coins du monde constitue le second volet de Une poignée de gens

  Anne Wiazemsky — Dans le roman précédent, j'avais volontairement laissé mes personnages un peu en plan, avec une fin abrupte. En fait, j'avais derrière la tête le sentiment qu'ils allaient revenir, qu'ils allaient me réclamer une suite, et c'est ce qui s'est passé.

  Gallimard — Est-ce véritablement une suite ?

  Anne Wiazemsky — Oui et non. Ce sont les mêmes personnages, mais le roman est complètement indépendant du précédent. D'autre part, il n'y a plus de personnage contemporain qui vienne se mêler à la narration, et les personnages qui sont ici au premier plan n'étaient qu'esquissés dans Une poignée de gens.

  Gallimard — Dans Aux quatre coins du monde, le temps semble suspendu…

  Anne Wiazemsky — En effet, le roman aurait pu s'intituler « Chronique d'une attente ». Tous attendent quelque chose, sans savoir précisément quoi. La menace est là, mais elle est imprécise.
Quand on est au cœur des événements, on ne comprend pas précisément ce qui se passe. Nombreux étaient ceux qui croyaient alors sincèrement que la révolution d'Octobre ne durerait pas, que les bolcheviques ne parviendraient jamais à se maintenir.
Face à cet univers des adultes aux prises avec une situation qu'ils comprennent mal, confrontés au bouleversement de leur pays, je décris aussi un autre monde, celui des enfants qui vivent cette attente comme de très grandes vacances.
Les enfants jouent un rôle très important : ainsi, l'un des personnages principaux, Xenia, qui est une mère inquiète, puise son énergie auprès d'eux. Par exemple, dans son journal, elle met au même niveau l'assassinat de la grande duchesse Élisabeth et les progrès en lecture de sa fille.

  Gallimard — En arrière-plan du roman se profile un épisode historique très mal connu…

  Anne Wiazemsky — Personne ou presque n'a entendu parler de l'évacuation des réfugiés russes de Crimée par la flotte anglaise à Yalta. Cette intervention s'explique par les liens familiaux qui existaient entre la famille régnante anglaise et la famille du tsar : l'épouse d'Alexandre III, mère de Nicolas II, était sœur de la reine d'Angleterre.
Malgré mes recherches, je n'ai guère trouvé de détails. Je me suis rendue au musée de Yalta, où il n'y a rien, et la nouvelle n'occupe que deux lignes dans les journaux russes de l'époque.

  Gallimard — Pourtant, il s'agit là de l'histoire de votre propre famille…

  Anne Wiazemsky — C'est vrai, mais j'ai dû réinventer les personnages parce que je ne les ai presque pas connus. Par exemple, je ne sais à peu près rien de ma grand-mère, morte quand j'avais sept ans. J'ai donc accompli une démarche réfléchie : comment raconter tel ou tel personnage, associée à beaucoup d'intuition romanesque. Et je me suis abondamment nourrie de mémoires et de correspondances de l'époque, ce qui m'a confirmé dans ma sensation que, même au plus fort de la tourmente, la vie quotidienne, avec ses petites histoires, est la plus forte.

  Gallimard — Était-ce une façon de vous retrouver ?

  Anne Wiazemsky — Le « pourquoi » intime du livre est sans doute de reconstituer une histoire dont on ne m'avait jamais rien dit et que j'ai redécouverte par hasard et très tardivement. Du coup, j'ai été passionnée par ce que j'ai pu apprendre, et surprise, aussi, de réaliser que mon père, qui est mort quand j'avais quinze ans, ne m'en ait jamais parlé. Il y avait là comme un secret. Au fond, je pense que l'oubli faisait partie de leur désir de s'adapter.

© www.gallimard.fr, 2001

fermer la fenÍtre