Rencontre avec Daniel Pennac, à l'occasion de la parution de Aux fruits de la passion (1999)

  Que signifie ce titre, Aux fruits de la passion ?

  Daniel Pennac  C'est le nom donné par Gervaise*, religieuse vouée à la rédemption des michetonneuses repenties, au jardin d'enfants spécialisé dans les fils de putes qu'elle a ouvert à Pigalle, près de la rue des Abbesses. Comme c'est un excellent jardin d'enfants, Benjamin Malaussène lui a confié les derniers-nés de la tribu.

  Justement, on retrouve dans ce roman la totalité de la tribu Malaussène...

  Daniel Pennac  Thérèse est tombée amoureuse. C'est un fait absolument inattendu que je ne pouvais absolument pas passer sous silence. J'étais en train d'écrire autre chose quand j'ai appris la nouvelle, mais je me suis senti le devoir de raconter cet amour ! On y retrouve toute la tribu, et toutes les contraintes d'écriture que je m'impose. Il faut qu'il y ait une mort compensée par une naissance, une crise d'épilepsie de Julius le Chien, un cauchemar du Petit ou quelque chose d'équivalent. Et une inversion de stéréotypes. Ici, c'est ce procès bourgeois d'un mariage jugé inconvenant, par une famille elle-même très inconvenante ! Faire endosser à Benjamin Malaussène le rôle du père bourgeois qui essaie de dissuader sa fille d'épouser un gars qui n'est pas de son milieu m'a plutôt amusé !

  Difficile, tout de même, de lui reprocher de se méfier de Marie-Colbert de Roberval...

  Daniel Pennac  C'est vrai, Roberval est le pur produit d'une généalogie de crapules, éduqué sciemment dans la malhonnêteté foncière comme si elle était une valeur - ce qui n'est pas absolument chimérique quand on songe à certaines dynasties de financiers...

  Roberval est certes un malhonnête absolu, mais les autres personnages laissent quelque peu à désirer à ce sujet. La morale de l'histoire serait-elle qu'il n'y a pas de morale ?

  Daniel Pennac  Non, je crois que la morale réside dans le comportement. Il n'y a certainement pas de morale en soi, il n'y a que des comportements moraux. De ce point de vue, je trouve qu'à part les vrais méchants, les autres ne se comportent pas trop mal, y compris l'oncle Théo. Ils vont dans le sens de la vie, ils font assez lucidement la part de l'horreur, ils continuent par d'autres moyens. Certes, ils mentent beaucoup, mais pour le bien de l'autre. Malaussène travaille pour éviter le pire, et bien entendu il n'y arrive pas. Au fond, ce sont des bricoleurs, pas des héros !

(*) Pour en savoir plus sur Gervaise, voir Monsieur Malaussène (collections blanche et Folio)

© www.gallimard.fr, 2004

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