Rencontre avec Gilles Kepel, à l'occasion de la parution de Jihad (2000)

  Quelle est votre approche du sujet ?

  Gilles Kepel  Ce livre est à la fois un bilan du mouvement islamiste et un bilan de mon propre travail sur ce mouvement que j'étudie depuis ses débuts. On arrive à la fin d'un cycle, et j'essaie de faire là une synthèse de ce phénomène en le considérant dans toutes ses dimensions historiques et géographiques, depuis 1970 à nos jours et de l'Indonésie aux États-Unis. Ce n'est ni un essai, ni un jugement de valeur. C'est la prise en compte d'un des principaux phénomènes politico-religieux de la fin du XXe siècle, dans sa durée et sa dynamique.

  Qu'est-ce que Ie jihad ?

  Gilles Kepel  « Jihad » est un terme très important dans l'islam. Il signifie d'une part l'effort fait en principe par tout musulman pieux pour améliorer la situation de la religion et les relations entre les hommes, par la réflexion, l'approfondissement de la foi et la prière. D'autre part, il désigne aussi les modes d'expansion de la religion — par le combat s'il le faut. J'ai placé au cœur du livre ce phénomène extraordinaire et ambigu qu'a été le jihad en Afghanistan, à la fois point culminant de cet effort et début de son déclin. Les Saoudiens et les Américains qui avaient financé ce jihad pour faire tomber l'URSS, ont ensuite, dans les années 90, subi le retour de manivelle du phénomène, avec la prolifération des jihadistes et la perte de contrôle du mouvement.

  Le titre contient une affirmation qui peut surprendre...

  Gilles Kepel  J'ai tenté de montrer comment le mouvement avait traversé trois grandes périodes. La première, dans les années 70, est celle du basculement, avec la transformation d'un mouvement intellectuel en un mouvement social, qui culmine avec la révolution islamique en Iran en 1979. La deuxième, dans les années 80, est marquée par une expansion considérable, qui fait de l'islamisme la référence politique majeure dans le monde musulman, mais suscite une rivalité très forte entre le pôle iranien, plutôt révolutionnaire, et le pôle saoudien, plutôt conservateur. Cette rivalité se traduira par la victoire saoudienne, qui réussira à contenir l'expansion de l'Iran notamment par la fuite en avant dans le jihad afghan, anti-soviétique et non anti-américain, contrairement à la révolution iranienne. La troisième commence avec l'invasion du Koweït par Saddam Hussein. Elle va voir cette coalition islamiste, où se rejoignaient classes moyennes pieuses conservatrices et déshérités urbains, voler en éclats. Les groupes radicaux vont s'engager dans une spirale de violence folle et perdre tout contact avec la réalité sociale, se livrant à des massacres comme ceux d'Algérie, d'Égypte et d'ailleurs. Les classes moyennes, elles, vont de plus en plus relativiser la référence à l'islamisme militant, en essayant d'inventer ce qu'on pourrait appeler une démocratie musulmane. Donc, paradoxalement, ce jihad a entraîné un bouleversement social et politique qui pourrait ouvrir la voie à un éventuel accouchement de la démocratie dans le monde musulman.

© www.gallimard.fr, 2004

fermer la fenÍtre