Rencontre avec Jorge Semprun , à l'occasion de la parution d'Adieu, vive clarté… (1998)  

  Adieu, vive clarté... Pour quelles raisons avez-vous choisi pour titre cette citation de Baudelaire ?

  Jorge Semprun C'est la lecture des Fleurs du Mal qui m'a fait découvrir les beautés de la langue française. C'est aussi avec Baudelaire que j'ai découvert et exploré Paris lorsque j'y suis arrivé en 1939, à l'âge de 15 ans. Donner au récit de cette expérience un titre baudelairien m'a semblé indispensable.

  Peut-on dire que ce livre est avant tout le récit d'une initiation littéraire ?

  Jorge Semprun C'est le récit d'une initiation, sans doute. Pas seulement littéraire...

  Au-delà de son contenu, vous semblez éprouver une égale passion pour le livre en tant qu'objet palpable...

  Jorge Semprun Un livre - même si ce n'est pas un beau livre sur grand papier - est un objet délicieux. L'ouvrir, le humer, le feuilleter, en explorer la matérialité : le palper, en somme, est un plaisir physique. D'ailleurs, librairies et bibliothèques comptent parmi les lieux, rares, où l'on se sent bien, partout, au-delà des frontières et des patries.

  Votre volonté farouche de parler en quelques semaines un français impeccable n'était-elle pas une façon de nier l'exil ? Et votre exploration minutieuse de Paris une manière de vous recréer des racines ?

  Jorge Semprun Plutôt une volonté farouche d'assumer l'exil, de l'intérioriser. Pour en préserver les richesses, parfois douloureuses ou nostalgiques, en les rendant invisibles, intimes : vertus intérieures, non décelables par la xénophobie habituelle de nos sociétés - de tout ensemble social. Ruse de guerre, donc, qu'un français « impeccable ». Quant à l'exploration de Paris, elle m'a fait comprendre à jamais que mes racines sont urbaines. Je suis un homme des villes, toute ville m'enracine...

  Votre vie semble avoir oscillé entre les extrêmes : vous êtes issu d'une famille aristocratique, mais très ancrée à gauche, vous avez été un proscrit, puis vous avez occupé de hautes fonctions officielles, vous avez vécu autant, si ce n'est plus, en France qu'en Espagne... Cela a-t-il fait de vous un homme écartelé ou, au contraire, réunifié ?

  Jorge Semprun C'est l'histoire du monde qui a oscillé entre des extrêmes, au cours de ce siècle. C'est l'histoire réelle - une guerre civile, l'exil, la Résistance, la déportation, le va-et-vient langagier et spirituel entre la France et l'Espagne - qui m'ont écartelé. J'en suis d'ailleurs fort aise, malgré le malaise que cela suscite à l'occasion. Peut-on vivre vraiment sans une dose de malaise ou de mal-être ? J'attendrai d'être mort pour qu'on me voit réunifié.

  Vous citez ce mot de Napoléon : « On s'engage, et puis on voit... » Est-ce pour vous une règle de vie et d'action ? Un conseil que vous donneriez aujourd'hui aux jeunes générations ?

  Jorge Semprun Je n'oserai jamais donner des conseils aux jeunes générations ! Mais il est vrai que l'engagement et la lucidité ne sont pas forcément compatibles. Si on veut « voir » clairement avant de s'engager dans les affaires du monde, on risque de rester à contempler le spectacle : dilemme que chacun doit résoudre dans le contexte de son époque et dans la solitude de sa propre responsabilité.

© www.gallimard.fr, 2005

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