Rencontre avec Marie Darrieussecq, à l'occasion de la parution de Truismes (1998)  

  Truismes est un titre à double sens...

  Marie Darrieussecq J'avais déjà ce titre en tête quand j'ai commencé le livre… D'abord pour raconter cette transformation en truie, mais aussi parce que j'avais l'idée de quelqu'un qui n'aurait ni un vocabulaire très vaste, ni une grande culture, et donc s'exprimerait par clichés, y compris des clichés racistes, voire sexistes, même si c'est une femme. Je me suis beaucoup amusée à lui faire dire des énormités, et petit à petit, I'idée m'est venue de la faire se dégager de ces idées toutes faites, de ces truismes, pour la faire penser par elle-même.

  Votre roman s'inscrit dans la longue tradition littéraire des métamorphoses...

  Marie Darrieussecq J'ai écrit ce livre avec beaucoup de naïveté, et sur le moment je n'avais pas du tout pensé à cela. Ce n'est qu'après qu'on m'a comparée à Apulée, à Ovide, à Kafka surtout. Instinctivement, je me suis retrouvée dans cette tradition. Mais chez ces auteurs la métamorphose amène souvent à une conclusion morale, alors que je ne pense pas qu'il y ait de morale qui se dégage de Truismes. En tout cas je n'en ai pas envie.

  Il y a tout de même une satire sociale pour le moins décapante...

  Marie Darrieussecq Au départ, je voulais raconter l'histoire d'un corps qui se transforme. J'avais en tête une série de symptômes, qui constituaient une trame narrative très forte que je suivais avec une forme d'évidence : l'épaississement de la peau, l'allongement des oreilles, etc., ce qui m'amusait beaucoup. Mais en suivant le parcours de ce corps intime, je me suis aperçue qu'il fallait le loger dans un espace - par exemple, donner un métier à cette femme -, et ça m'a amenée à situer ce corps dans un corps plus grand qui est la société. C'était pour moi un jeu de miroirs entre ce corps qui se déformait et une société qui se déformait à son tour, plutôt qu'une volonté consciente de satire sociale. Curieusement, la presse française a mis l'accent sur la critique sociale alors que je considère que le véritable sujet est l'histoire d'un corps au féminin. Et de très nombreuses lectrices m'ont écrit qu'elles n'avaient jamais lu d'autre livre qui parle du corps de la femme d'une façon aussi intérieure, aussi intime.

  Le succès de Truismes, dont le manuscrit a été simplement envoyé par la poste, a de quoi faire rêver des milliers d'écrivains en herbe...

  Marie Darrieussecq C'est sûr, j'ai vraiment vécu un conte de fées. J'écris depuis toute gamine, j'ai toujours voulu être publiée, et c'était merveilleux d'expédier ce manuscrit par la poste et de recevoir plusieurs réponses positives. Mais d'un autre côté, ce n'est pas si extraordinaire que cela. La plupart des manuscrits publiés arrivent par la poste, c'est même le moyen normal. Le véritable conte de fées, c'est à la fois cette publication et le succès considérable qui a suivi et que je ne m'explique toujours pas. Cela continue à m'étonner et à me faire très plaisir.


© www.gallimard.fr, 2004

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