Rencontre avec Anne Brenon, à l'occasion de la parution des Cathares (1997)  

  Qui étaient les Cathares ?

  Anne Brenon Pauvres du Christ ou apôtres de Satan ? Selon leur point de vue propre, les Chrétiens ou Apôtres représentaient, en plein Moyen Âge, la vraie Église chrétienne, héritière du Christ et des Apôtres ; selon les autorités religieuses de la chrétienté médiévale, les ministres du diable ou manichéens constituaient au contraire les légions du mal et des faux prophètes annonciateurs de la fin des temps. Dénoncés et pourchassés comme hérétiques, probablement dès l'an mil, dans à peu près toute l'Europe, ils connurent un temps de grâce et de tolérance en Italie du Nord et surtout en Occitanie ; là, du milieu du XIIe siècle aux premières années du XIIIe siècle, ils purent structurer en paix leur église évangélique à partir de cinq évêchés et d'une multitude d'établissements religieux d'hommes et de femmes.

  Ont-ils eu une importance politique ?

  Anne Brenon Ouvertement, ils ne se mêlèrent jamais des affaires du siècle. Néanmoins, tolérés et protégés par l'aristocratie rurale du comté de Toulouse et de la vicomté de Carcassonne-Béziers et AIbi, ils tendirent à concurrencer l'Église romaine dans son rôle de chef du christianisme ordinaire de toute une société. Ils fournirent ainsi le prétexte d'une croisade qui tourna à la guerre de conquête, et furent ainsi indirectement à l'origine du rattachement du Languedoc à la France.

  Y a-t-il une filiation cathare ?

  Anne Brenon Après Montségur, l'Inquisition extirpa peu à peu ce qui restait de la clandestinité cathare dans les sénéchaussées françaises de Carcassonne et de Toulouse. La structure rigide de l'Église fut un facteur d'extrême fragilité pour le catharisme persécuté. Le jour où son dernier ministre fut capturé et brûlé, le catharisme cessa définitivement d'exister. Lorsque deux siècles plus tard la Réforme protestante fleurit entre Toulouse et Carcassonne, elle fut probablement alimentée par une tradition anticléricale locale, mais aucune autre filiation directe du catharisme au protestantisme ne peut être relevée.

  Pourquoi cette réputation sulfureuse et ésotérique ?

  Anne Brenon Le catharisme, jusqu'à aujourd'hui, ne fut guère connu que par le témoignage et l'interprétation qu'en donnèrent ses vainqueurs ; c'est ce qui explique que les thèmes mis en avant par les théologiens médiévaux, et notamment les dominicains inquisiteurs, pour discréditer l'hérésie, se sont trouvés recopiés au long de plusieurs siècles d'historiographie du sujet. Ces thèmes se prêtaient justement aux extrapolations orientales et initiatiques, et purent enflammer les imaginations. Tout récemment, la découverte et la publication de documents d'origine authentiquement cathare ont heureusement réorienté les perspectives et rendu au catharisme un visage plus ordinairement chrétien et médiéval.

  Modernité du catharisme ?

  Anne Brenon Médiéval et archaïque sous bien des aspects, le catharisme, tel qu'en ses propres livres, et selon les récits de ses croyants consignés par l'Inquisition, retient pourtant l'intérêt par l'intemporalité de son existence évangélique. Si modernité il peut y avoir dans un message chrétien, le catharisme apporte indéniablement son témoignage d'Église persécutée qui jamais ne consentit à justifier par le droit divin, ni la souffrance, ni la violence. Aujourd'hui, comme au XIVe siècle, il peut affirmer qu'aucun pouvoir en ce monde ne reflète un ordre divin.



© www.gallimard.fr, 2004

fermer la fenêtre