Rencontre avec Andreï Makine, à l'occasion de la parution du Testament français (1997)  

  Le Testament français : un titre en apparence fort simple, mais où chaque mot compte...

  Andreï Makine C'est en effet l'histoire d'une transmission de connaissance, d'un passage culturel, où une femme - ma grand-mère, Charlotte - lègue une culture, un pays à son petit-fils. Et ce pays est la France. Ce legs n'est pas un héritage au sens matériel, mais un testament au sens intellectuel.

  C'est dans ce sens que vous parlez de langue « grand-maternelle »...

  Andreï Makine C'est précisément ce que j'ai ressenti dans mon enfance. On ne choisit pas sa langue maternelle. Ma grand-mère, elle, me proposait de me transmettre sa France, et j'étais libre d'accepter ou de refuser. D'ailleurs, en grandissant, l'enfant oscille entre ces deux attitudes. Mais peut-on naître biculturel, ou bilingue ? Bilingue, oui. Biculturel ? C'est plus délicat : comment garder son équilibre personnel tout en vivant à cheval sur deux cultures ?

  D'un autre côté, votre grand-mère vous avait transmis une France depuis longtemps disparue, celle du Second Empire et de la Belle Époque...

  Andreï Makine C'est justement cela qui est intéressant : découvrir la France à travers des constantes plus ou moins intemporelles. Parler du caractère français, de l'esprit français, du regard français peut paraître réducteur. Pourtant, ces constantes sont nécessaires pour établir une identité qu'on ne peut définir plus précisément. C'est aussi l'histoire de la France projetée sur l'écran russe. Une France que les Français eux-mêmes ne connaissent pas, parce qu'elle leur semble naturelle.

  À l'inverse, l'Union soviétique que vous décrivez ne ressemble pas à ce que les Français en percevaient...

  Andreï Makine En effet. À travers les images officielles - qui n'étaient pas les mêmes que les nôtres -, vous viviez dans l'obsession de ce grand voisin, empire du mal pour les uns, objet de fascination pour les intellectuels de gauche. Il y avait ce double message, doublement faux, de l'Enfer et du Paradis. En étudiant son propre pays à travers la vie russe de Charlotte, l'enfant découvre une Russie inconnue. Vue par les Occidentaux, la Russie était souvent considérée comme une sorte de grand goulag invivable. Pourtant, et c'est là le grand mystère russe, les gens réussissaient à vivre sous ce régime. Et, par sa vie, Charlotte a apporté une réponse à cette question, en montrant que face à un régime inhumain, atroce, la grandeur de l'homme est de dépasser cette cruauté.

  Vous-même, comment avez-vous perçu la réalité française actuelle quotidienne, par rapport à la France mythique de votre enfance ?

  Andreï Makine Je pense n'avoir jamais connu cette vie quotidienne. Pour être vraiment inséré dans le tissu du vécu national, il faut travailler dans une entreprise française, être marié à une Française, avoir des enfants qui vont à l'école française... Ce n'est pas vraiment mon cas. Par la force des choses, je suis resté un peu en marge de ce pays. Cependant, j'ai retrouvé les Français tels qu'ils avaient été décrits par ma grand-mère, ou par Balzac. Certes, il m'est arrivé d'avoir parfois un regard un peu trop romanesque, je m'imaginais rencontrer des éditeurs ou des journalistes tout droit sortis de La Comédie humaine... Mais ce n'est pas un regard faux : c'est un regard qui globalise, qui est parfois plus perspicace car il s'attache à l'essentiel dans l'homme, et non à l'éphémère ou au superficiel.

  À propos de regard, celui que vous portez sur la littérature contemporaine n'est pas tendre...

  Andreï Makine On peut être très pessimiste quand on voit le livre devenir une marchandise bradée, dépréciée, un objet que l'on jette, des écrivains transformés en clowns sur un plateau de télévision... C'est impensable en Russie, où l'écrivain a toujours été respecté comme un demi-dieu, même s'il vivait très modestement. En même temps, la vraie littérature est comme un ruisseau qui contourne d'une façon ou d'une autre les barrages qui l'entravent. Elle trouve toujours ses lecteurs. Après tout, quand on extrait l'or, on rejette quatre-vingt-dix-neuf pour cent de roches stériles ; au nom de quoi devrait-on obtenir cinquante pour cent de réussite en littérature ? Au fond, la vraie littérature et la vraie poésie ont toujours été beaucoup plus rares que les pépites d'or.


© www.gallimard.fr, 2004

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