Rencontre avec Pascal Quignard, à l'occasion de la parution de Petits traités (1997)  

  Quelle a été la genèse des Petits traités ?

  Pascal Quignard À la fin des années soixante-dix, le peintre Louis Cordesse, disparu depuis, et moi-même avions eu l'idée de faire paraître, dans un même espace typographique, lui des suites de petites gravures, dans l'esprit des gravures de Rembrandt, moi des suites de petits textes, dans l'esprit des suites baroques, comme en avaient composé Pierre Nicole et Saint-Évremond. Ce projet prévoyait huit tomes de gravures et huit de textes. Si la parution des suites de gravures a été interrompue dès le troisième tome, j'ai poursuivi l'expérience de mon côté. Cette forme d'écriture m'a passionné : depuis très longtemps, j'éprouvais de la haine pour la dissertation classique, où la thèse et l'antithèse aboutissent forcément à la conciliation de la synthèse. Je trouve insupportable ce « happy-end » systématique de l'essai, voué à la conclusion fade et rassembleuse. Je préfère la tension baroque où, comme dans les suites de Bach, on choisit deux thèmes qui s'entrechoquent, que l'on fait danser en majeur ou en mineur sans qu'ils se réconcilient jamais dans la paix sinistre de la synthèse. Ces textes proposent donc des questions ouvertes, et aucune réponse. Rien n'est univoque, tout est divisé. Tout ce qui est déchirant demeure à l'état déchiré.

  Au fait, qu'est-ce qu'un « petit traité » ?

  Pascal Quignard Les « petits traités » sont un genre inventé par Pierre Nicole, en opposition aux Pensées de Pascal, qu'il jugeait lâches et décousues. C'est un genre fragmentaire par lequel, sur un sujet, il venait faire s'opposer des positions différentes. Saint-Évremond a repris cette forme qui n'existe que dans la littérature française et qui hérite directement des Essais de Montaigne. C'est une façon de faire du Montaigne en plus brusque, intense, effervescent. J'ai été séduit par cette vieille forme abandonnée, qui me paraissait tout à la fois humble et moderne.

  Genre fragmentaire, soit, mais qui possède tout de même une signification d'ensemble...

  Pascal Quignard Dans mon esprit, non. C'est une forme strictement individuelle par rapport au mythe collectif. Ce sont des rebuts inclassables par rapport au cours de l'Histoire, une forme qui recueille ce qui est oublié. Ce sont des petites choses à la frontière du monde - ce qu'un Romain comme Albucius appelait des sordidissimes, qu'un modeme comme Lacan appelait l'objet petit a. C'est ce que laisse tomber le discours ou la norme pour pouvoir être justement discours ou norme. C'est l'hospitalité pour le plus étranger. Albucius disait : « Il faut accueillir le mot latrines et le mot rhinocéros ». Plus modestement, disons que ces Petits traités sont les copeaux de ce qui m'intéresse.

  Justement, certains de vos thèmes favoris ou de vos préoccupations récurrentes traversent ces Petits traités - par exemple le silence...

  Pascal Quignard Pour moi, le silence est plus qu'un thème. Enfant, de façon involontaire, je me suis arrêté dans le silence jusqu'au mutisme. Le silence définit le laissé-pour-compte du langage, son résidu. Quand le langage apparaît dans l'humanité, il porte une ombre qui est le silence. Il n'y a pas de silence sans langage. Et plutôt que porte-parole, je me sens porte-silence.


© www.gallimard.fr, 2004

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