Rencontre avec Pierre Assouline, à l'occasion de la parution du Dernier des Camondo (1998)  

  Après avoir écrit les biographies de contemporains célèbres comme Marcel Dassault, Gaston Gallimard, Hergé ou Simenon, vous vous intéressez aujourd'hui à un personnage beaucoup moins connu, le baron Moïse de Camondo (1860-1935). Pourquoi ?

  Pierre Assouline Je ne considère pas ce livre comme une biographie. C'est un récit biographique parce que je trouvais que l'histoire que je voulais raconter s'accommodait mieux du récit historique que de l'exactitude et de l'exhaustivité de la biographie classique. Je n'avais pas le goût d'être exhaustif sur les Camondo, qui sont d'abord des hommes d'argent, et raconter en détail la vie d'un banquier ne m'intéressait pas tellement. Ce qui m'intéressait, c'était, à partir de la vie du dernier Camondo, de m'interroger sur le destin d'une grande famille juive séfarade, de méditer sur la destinée, sur l'Histoire, sur le chagrin - toutes ces choses qui n'ont rien à voir avec la banque. Ce qui m'intéressait, c'était la solitude de mon héros, son inscription dans la société française à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, sa difficulté à être tout à fait juif tout en se voulant aristocrate, son obsession de la collection d'objets mobiliers du XVIIIe siècle français, sa recherche de l'unité, de l'harmonie... Ce qui m'a également fasciné était, pour une fois, de partir d'un lieu plus que d'un homme. S'il y a un lieu qui est bien un lieu de mémoire, c'est cet hôtel particulier des Camondo, rue de Monceau, devenu aujourd'hui le musée Nissim de Camondo. Je suis parti d'une maison et je suis revenu à une maison. Cette maison est le fil d'Ariane de mon histoire. Simplement, au milieu du récit, je raconte l'histoire de la « maison » des Camondo au sens aristocratique de « famille ».

  Au-delà de Moïse de Camondo, dernier de la lignée des Camondo, votre livre dépeint l'aristocratie juive de France à la fin du XIXe siècle, que l'on connaît très mal...

  Pierre Assouline Ce sujet n'est jamais abordé. Il existe beaucoup d'ouvrages sur la communauté juive en France, mais il n'y a jamais eu de livres sur ce milieu, ce microcosme plein d'enseignements, d'ambiguïtés et de contradictions. J'ai eu envie de parler de la géographie parisienne de ces gens-là, de la manière dont ils se distinguent les uns des autres, des mariages entre l'aristocratie du faubourg Saint-Germain et les milieux israélites de la plaine Monceau. Ce sont des mondes à la fois minuscules et pleins de significations. Parmi mes livres-cultes figure la Recherche du temps perdu, et souvent, dans mon enquête, j'ai eu le sentiment de croiser des personnages de la Recherche. Car le monde des Camondo, des Cahen d'Anvers, des Rothschild... est en grande partie le monde de Proust. D'ailleurs je cite une lettre inédite de Proust, qui montre que Nissim Bernard, l'un des héros de la Recherche, tire son prénom de Nissim de Camondo.

  Faut-il voir aussi dans votre livre une leçon d'histoire ?

  Pierre Assouline Oui, dans la mesure où il y a un épilogue tragique. Mon héros meurt en 1935. Mais j'ai voulu, contrairement à une biographie traditionnelle, ajouter un chapitre supplémentaire sur les événements survenus après sa mort. Car le vrai destin des Camondo, c'est Auschwitz et l'Occupation. Et c'est là qu'on tire la leçon de l'histoire. Il y a une phrase que j'ai longtemps hésité à écrire avant de m'y décider : « Son fils est mort pour la France, sa fille est morte par la France ». Car c'est Vichy qui a livré sa fille aux Allemands. Moïse de Camondo n'a pas vécu assez vieux pour connaître cette trahison.

 

© www.gallimard.fr, 2004

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