Rencontre avec J. M. G. Le Clézio, à l'occasion de la parution de La Quarantaine (1995)  


  Avec La Quarantaine, vous renouez avec la veine « mauricienne » du Chercheur d'or...

  J. M. G. Le Clézio Ou plutôt avec mes antécédents, ma famille mauricienne. Le chercheur d'or était une fiction inspirée par l'aventure vécue par mon grand-père paternel à la recherche d'un trésor à l'île Rodrigues, et La Quarantaine est une rêverie à partir du séjour forcé que fit Alexis, mon grand-père maternel, sur l'île Plate, et au terme duquel il quitta pour toujours l'océan Indien et vint vivre en France.

  Bien que vieille d'un siècle, l'histoire de cet homme qu'un incident de voyage va amener à reconsidérer toute sa vie semble tout à fait actuelle...

  J. M. G. Le Clézio Oui, parce que je crois que la situation du monde aujourd'hui favorise encore la création de camps, de lieux de détention et d'isolement dans lesquels les nations les plus riches gardent les immigrants pauvres, et parfois les oublient. Il y a des quarantaines en Asie, en Afrique, et même actuellement en Europe. La différence est qu'aujourd'hui les camps de réfugiés sont presque toujours politiques.

  La confrontation en un lieu d'enfermement de gens qui n'auraient jamais dû normalement se rencontrer est-elle pour vous l'essence du roman ?

  J. M. G. Le Clézio Bien sûr, c'est la crise que provoque l'enfermement et la promiscuité. Mais il y a ceci également, la certitude que j'avais au moment de commencer à écrire La Quarantaine que cette île, l'île Plate, représentait pour moi la quintessence même du roman, son image physique : une montagne, un volcan surgi de l'océan, comme un monde à part, sur lequel cohabitent des gens venus d'horizons différents, comme naufragés, et qui s'organisent en société, avec des interdits, des rites, et même une frontière. Il me semblait que le dessin de l'île Plate était déjà le plan de mon livre. Je n'ai plus eu qu'à écrire.

  Quel sens donnez-vous à l'épisode imaginaire de la seconde rencontre de votre grand-père avec Rimbaud agonisant, lors du croisement des deux paquebots ?

  J. M. G. Le Clézio Mais je ne suis pas sûr qu'il ait été imaginaire ! J'ai vérifié les dates, et je suis convaincu que l'Ava sur lequel se trouvait mon grand-père a croisé le 8 mai 1891 l'Amazone qui emmenait Rimbaud vers Marseille. C'étaient deux boucles qui se fermaient, et puis Léon, le frère imaginaire de mon grand-père Alexis, avait une telle vénération pour Le Bateau ivre !

  On a le sentiment que votre œuvre évolue de manière de moins en moins «  terrienne » et de plus en plus « maritime», que le thème de la traversée y devient prééminent et les bateaux des personnages à part entière...

  J. M. G. Le Clézio Nostalgie est un mot un peu mièvre, mais j'ai un tel regret du temps des voyages par mer. Mon premier roman, Oradi noir, je I'ai écrit à sept ans dans la cabine du paquebot Nigerstrom qui m'emmenait en Afrique retrouver mon père...


© www.gallimard.fr, 2004

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