Rencontre avec Michel del Castillo, à l'occasion de la parution de Rue des Archives (1994)  

  Avec Rue des Archives se clôt un cycle consacré à votre mère...

  Michel del Castillo — Ce n'est pas, à proprement parler, un cycle, mais plutôt des livres qui s'emboîtent les uns dans les autres. Rue des Archives est la dernière de ces « poupées russes », il englobe les livres précédents, puisque son point de départ est la mort de ma mère.

  Peut-on voir un double sens dans ce titre ?

  Michel del Castillo — Tout à fait. Il y a d'abord la rue des Archives proprement dite, dans le Marais, où vivait ma mère, et puis ces archives que j'y ai retrouvées à sa mort, les lettres, les photographies... À partir de là, j'ai tenté de recomposer sa vie par rapport à la mienne, de percer son énigme.

  Justement, quelle est cette énigme ?

  Michel del Castillo — Précisément, il n'y a pas de réponse. J'éprouve devant sa vie un immense étonnement qui transparaît tout au long du livre, même si je tente de le raconter sans émotion apparente. Cette femme avait eu des vies multiples et tronquées, elle était, au sens fort, un personnage de roman, avec une identité très aléatoire, très difficile à cerner. Et l'énigme reste aussi entière à la fin qu'au début.

  Était-ce vraiment impossible de dégager, sinon la vérité, du moins une vérité ?

  Michel del Castillo — Oui, car elle s'est mise en scène toute sa vie. Elle mentait en permanence, même pour les plus petites choses du quotidien. Et, paradoxalement, lorsqu'on retrouve des constantes, celles-ci ne font que compliquer sa personnalité : ainsi, elle a eu six enfants, dont quatre ont vécu, tous de pères différents. Et elle nous a tous abandonnés à peu près au même âge, vers 8-9 ans. Longtemps, j'ai ignoré jusqu'à l'existence de mes demi-frères. De plus, j'ai vécu avec elle la période de la guerre, où, ensemble, nous n'avons cessé d'errer d'hôtels meublés en camps de réfugiés, de nous cacher. Nous changions sans cesse d'identité. Ces identités successives, je devais les apprendre par cœur, puis les oublier aussi vite. Je ne comprenais rien à ce qui nous arrivait, aux événements tragiques qui nous bousculaient. En même temps, notre relation était extrêmement fusionnelle.

  Rue des Archives est un roman à trois personnages : votre mère, vous-même, et vous encore, mais à l'âge de 9 ans...

  Michel del Castillo — 9 ans, c'est l'âge où elle m'a abandonné. Je ne l'ai retrouvée qu'en 1955, j'avais alors 22 ans. Pendant toutes ces années, je l'ai rêvée, inventée. Lorsque nous nous sommes revus, j'ai ressenti quelque chose de terrible : l'enfant que j'avais été l'aimait, l'adulte que j'étais devenu ne l'aimait pas. Donc il me fallait recréer cet enfant pour retrouver, dans le dialogue entre nos deux « je », des émotions et des impressions jusqu'alors très floues. Et comme la mort d'une mère implique une régression vers les premières années, j'avais besoin, pour que le deuil s'accomplisse, de me faire accompagner de mon enfance.

 

© www.gallimard.fr, 2004

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