Rencontre avec Anne Distel, à l'occasion de la parution de Renoir (1994)  

  Quel rôle ont joué les collectionneurs dans la vie de Renoir ?

  Anne Distel Un rôle très important. Il y a dans sa biographie des vagues de collectionneurs qui se succèdent, chacun correspondant à une évolution de son style. On peut citer Georges Charpentier, Paul Bérard, Maurice Gangnat. Barnes sera en quelque sorte le lien entre ces collectionneurs qui ont connu Renoir et ceux qui ont acquis ses plus grands chefs-d'œuvre après sa mort.

  Qui était Albert Barnes ?

  Anne Distel C'était un médecin de Philadelphie, qui n'a jamais vraiment exercé. Né pauvre, il est devenu milliardaire très jeune grâce à l'exploitation d'un antiseptique. Barnes s'est alors consacré à sa passion, la peinture. Peintre amateur lui-même, il s'est mis en 1912 à acheter des tableaux en France. En 1922, sa collection est déjà tellement importante qu'il fait bâtir une fondation pour l'abriter.

  D'où vient ce statut très particulier de la collection Barnes ?

  Anne Distel Barnes n'était pas un simple collectionneur. Il avait suivi des séminaires d'esthétique et écrit plusieurs ouvrages sur la peinture. Il était profondément insatisfait de l'approche des historiens d'art. Sa théorie était que les artistes avaient de tous temps essayé d'exprimer un certain nombre de vérités plastiques éternelles, à travers de grands tempéraments. Sa collection, très éclectique, était destinée à prouver une sorte de continuité entre quelques grands créateurs, dont Renoir, Cézanne et Matisse.

  Dans quel but a été construite la Fondation ?

  Anne Distel Un but d'éducation. Il était hostile à l'idée du musée tel qu'il existait de son temps, avec son public choisi, bourgeois et élitiste. Barnes avait des idées très démocratiques sur la diffusion de la culture. Mais dans le même temps, il n'admettait pas que l'on puisse ne pas adhérer à ses conceptions esthétiques. Si vous aviez eu une formation intellectuelle susceptible d'aller à l'encontre de ses idées, vous étiez évincé de la Fondation. À la fin de la vie de Barnes, on est arrivé à des situations absurdes où les plus grands spécialistes de Matisse, par exemple, ont été impitoyablement rejetés. Après sa mort, en 1951, les règles limitatives ont été maintenues. Il y a quand même eu une légère brèche : la Fondation a été ouverte deux jours par semaine à 200 personnes. Mais elle était fermée pendant les mois d'été... Elle est donc restée méconnue.

  À quoi doit-on l'exposition d'Orsay ?

  Anne Distel Le bâtiment avait besoin de réparations, il fallait donc sortir les œuvres. La juridiction qui s'occupe des fondations du comté de Philadelphie a finalement autorisé la Fondation à organiser une présentation à Washington, Paris et Tokyo. Et cette exposition exceptionnelle peut avoir lieu.


 

© www.gallimard.fr, 2004

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