Rencontre avec Gabrielle Van Zuylen, à l'occasion de la parution de Tous les jardins du monde (1994)  

  Y a-t-il pour vous une fonction du jardin ?

  Gabrielle Van Zuylen Le plaisir, d'abord. D'ailleurs les jardins se sont toujours appelés « jardins de plaisir ». En réalité, il y a trois grandes fonctions du jardin : le sacré (l'« enclos sacré », le lieu béni par les dieux, le jardin naturel - les Grecs, par exemple, qui n'aimaient pas vraiment les jardins, distinguaient dans la nature des lieux sacrés) ; le pouvoir (les grands jardins de Cyrus en Perse étaient de merveilleux paradis, mais aussi de magistrales démonstrations de pouvoir) ; et enfin, le domestique (les petits jardins de ville, utiles et populaires).

  À chaque époque son jardin ?

  Gabrielle Van Zuylen À chaque époque son style. Les premiers à avoir eu le souci esthétique de la nature, ce sont les Romains, pour qui le jardin était le pendant de l'architecture. Au Moyen Âge, le jardin joue aussi un rôle très important mais dans un autre sens : il est emmuré, protégé contre l'extérieur. C'est le jardin secret, le jardin de délices, allégorie de l'amour et théâtre de l'amour. Il faut attendre le XVIe et la Renaissance pour que le jardin s'ouvre. Puis, ce sont les grands jardins classiques de la monarchie, architecturaux, politiques : Vaux-le-Vicomte, Versailles, le jardin « à la française ». L'Angleterre du XVIIIe siècle prend le contrepied, avec le jardin paysager développé par les grands propriétaires terriens retirés dans leur parc, loin de la Cour. Un style complètement différent : on imite des tableaux. Mais tout cela est aussi hautement politique. C'est l'époque où l'Angleterre commence à avoir un empire. Dans les jardins, on met des pyramides pour représenter l'Égypte, des temples grecs, des grottes. Ceci pour montrer qu'on est civilisé, qu'on domine le passé et le présent. Aujourd'hui, une des très belles réalisations en matière de jardin est le parc André Citroën à Paris. Très symptomatique de l'époque : un jardin d'architecture dur et vert, ouvert sur la ville, qui en intègre les composantes. Les jardins sont véritablement un miroir, le pendant de l'histoire sociale, politique et artistique d'une civilisation.

  Quel est votre jardin favori ?

  Gabrielle Van Zuylen Celui dans lequel je travaille, bien sûr. J'aime travailler la terre. En hiver, je suis en état de manque. On « couche » le jardin à la fin de l'automne (en anglais to put the garden to bed), on le protège contre le froid, on le nettoie, on le borde. Il s'endort. Alors on commence à travailler sur catalogue, sur l'avenir. Car un jardin n'est jamais chose statique. Chaque jardinier travaille avec quatre dimensions, la quatrième étant tout simplement le temps. Le temps qui passe. Chaque saison, chaque soleil qui arrive. Un jardin n'est jamais le même d'un jour à l'autre.

 

© www.gallimard.fr, 2004

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