Rencontre avec Alain Erlande-Brandenburg et Jean Jenger, à l'occasion de la parution de Quand les cathédrales étaient peintes et Le Corbusier (1994)  

  Comment parler d'architecture aujourd'hui ?

   Jean Jenger Il faut d'abord lever un certain nombre de contresens. L'architecture, ce n'est pas nécessairement le monumental. Ce n'est pas seulement la construction qui assure le clos et le couvert. Cela va au-delà. Le Corbusier disait : « La construction c'est pour faire tenir, l'architecture c'est pour émouvoir. » Souvent, pour le grand public, l'architecture, ce sont des murs, des colonnes, des éléments construits. Alors qu'en réalité l'architecture, ce sont les espaces, davantage les vides que les pleins. Ce sont les pièces dans lesquelles nous vivons, les églises dans lesquelles les croyants vont prier, les mairies dans lesquelles on va se marier, ce sont les rues et les places.

  Alain Erlande-Brandenburg La vraie question, c'est la relation entre l'habitant et l'architecture. L'architecture c'est ce que l'on voit, mais c'est aussi ce qu'on habite. Là je crois qu'il y a un échec du XXe siècle : on a fait une architecture destinée à être vue plus qu'habitée. Au Moyen Âge, toute la réflexion architecturale était subordonnée à la vie des gens, laquelle se déroulait à deux niveaux : au niveau inférieur, celui de la rue, du trottoir, se tenaient les activités professionnelles ; au niveau supérieur, à l'étage, se déployait la vie de famille. Ensuite au contraire, elle se porte sur les monuments publics. Avec d'ailleurs une ambiguïté, car on ne sait pas très bien quel est le public.

  Au fond, qu'est-ce qu'un architecte ?

   Jean Jenger C'est un professionnel qui, au vu d'un programme rédigé par un maître d'ouvrage, élabore un projet et, dans le cadre d'un budget donné, en contrôle la réalisation. Mais n'est-ce que cela ? Si c'était le cas, nous déboucherions sur une conception purement fonctionnaliste de l'architecture. Or l'architecture est au-delà de la nécessité fonctionnelle. L'architecte n'est pas seulement un projeteur-constructeur. Il doit aussi transcender son projet, rechercher l'harmonie, l'élévation à un certain niveau de spiritualité des espaces, du jeu des volumes, des pleins et des vides. L'architecte est celui qui est chargé de donner l'émotion. C'est la chose la plus difficile à définir.

  Alain Erlande-Brandenburg L'architecte est à un lieu charnière de la création, il est une sorte d'interface entre le commanditaire et le chantier. Or, le commanditaire est incapable de mettre en œuvre son projet. Prenez Louis XIV, un commanditaire qui est allé très loin dans la définition du projet architectural : il fallait néanmoins un Le Vau, un Hardouin-Mansart pour transformer tout ceci en l'extraordinaire réalisation que nous connaissons, Versailles. C'est cette liaison entre le commanditaire et le chantier qui fait la force, et parfois la faiblesse, de l'architecte. Le point fort au-delà de la création, au-delà du dessin, c'est le chantier, où l'architecte s'adresse à des corps de métier pour faire une synthèse. Et c'est sa capacité à être intelligible qui compte.

  Y a-t-il une notion de pureté en architecture ?

   Jean Jenger Le Corbusier a écrit un ouvrage intitulé Quand les cathédrales étaient blanches (1937). Pour lui, le concept de pureté était fondamental. La blancheur de ses villas des années vingt - les villas puristes - impliquait une dimension à la fois esthétique et morale. Mais lorsqu'il parle de la blancheur des cathédrales, c'est une métaphore. Le Corbusier évoque le temps où, d'une foule, a émergé un prodige : les cathédrales, « gratte-ciel de Dieu ». Quand il parle de leur blancheur, c'est pour signifier qu'elles étaient blanches au moment où on les a construites, c'est pour invoquer la force de cette société qui a su technologiquement, économiquement, créer des formes nouvelles, des moyens nouveaux pour élever ces prodigieux édifices. Et Le Corbusier pousse ce cri pour dire « Nous, architectes du début du XXe siècle, que sommes-nous capables de faire ? Nous sommes timorés alors que les ingénieurs ont toutes les audaces. »

  Alain Erlande-Brandenburg Nous découvrons, peut-être avec un peu d'étonnement, que justement les cathédrales n'étaient pas entièrement blanches et qu'il y avait des éléments de couleur à l'intérieur comme sur les façades. À l'intérieur, cela créait une harmonie qui donnait un continuum avec les vitraux, réunis entre eux par une sorte de tissu conjonctif coloré. À l'extérieur, les façades sculptées étaient peintes. Le rapport entre l'architecture et la sculpture est difficile à établir. Pour mieux mettre en valeur le relief, les architectes romans et gothiques le soulignaient par des peintures quelquefois assez vives. Ils ont établi un rapport qui n'était pas de pierre à pierre, mais de polychromie à pierre : la sculpture était rouge, verte, et se détachait sur un ensemble monochrome. C'est une perception nouvelle de la sculpture par rapport à l'architecture. Or, ce n'est pas le sculpteur qui peignait les sculptures, c'était précisément l'architecte. Cette ambiance colorée créait un jeu très fort entre l'architecture de la cathédrale, la façade, et la maison du bourgeois qui se trouvait à côté. Et cela permettait par là même à l'habitant et au visiteur un vrai rapport, vivant, avec l'architecture.

  Y a-t-il encore une architecture du sacré au XXe siècle ?

  Alain Erlande-Brandenburg Comment voulez-vous qu'il y ait une architecture du sacré quand on ne sait pas ce que l'on veut faire. Aujourd'hui, si le clergé veut faire une cathédrale, il demande à un architecte de lui construire une cathédrale. Et l'architecte construit une cathédrale. C'est tout. L'architecture sacrée n'existe que dans la mesure où le commanditaire veut quelque chose qui s'inscrive dans le sacré.

   Jean Jenger Ne s'agit-il que d'un problème de foi et de clarté des sentiments religieux des commanditaires ? N'y a-t-il pas aussi une certaine déroute du côté de l'esprit de l'architecture ? Quand deux religieux sont venus voir Le Corbusier pour lui demander de construire la chapelle Notre-Dame-du-Haut à Ronchamp, il a commencé par refuser. Il n'était pas croyant. Mais les religieux ont insisté : « Nous connaissons nombre d'architectes religieux incapables d'édifier une église. Vous êtes le seul aujourd'hui, Le Corbusier, à avoir élevé l'acte architectural à une véritable dimension spirituelle. » Certaines architectures profanes inspirent un sentiment religieux alors que bien des architectures religieuses n'inspirent aucun sentiment.

  Y a-t-il un progrès en architecture ?

  Alain Erlande-Brandenburg Le XIXe siècle adorait concevoir le développement de l'individu suivant une évolution linéaire et technologique. Aujourd'hui, on est revenu de cette manière d'évaluer les choses. Du point de vue du progrès, la construction des cathédrales au Moyen Âge est un contresens. Qu'on puisse lancer des voutes à 48 mètres de hauteur et qu'aucune de ces cathédrales ne se soit effondrée tient du miracle. Je ne suis pas sûr que les châteaux d'eau que l'on construit aujourd'hui résisteront aussi longtemps. Finalement, le véritable progrès, c'est l'adaptation d'une architecture à un moment donné de l'histoire.

   Jean Jenger Ce qui oblige les techniques à évoluer, c'est la volonté d'un créateur de formes, qui provoque ces techniques en quelque sorte, quitte à risquer certaines erreurs. Pour moi, le progrès de l'architecture ne se situe pas dans le progrès technique. Il réside dans la projection d'autres formes, l'apport d'autres réponses aux besoins des hommes. Je crois que le progrès de l'architecture dans les quinze ou vingt dernières années réside dans un effort soutenu, notamment dans des équipements publics, pour retrouver des dimensions plus humaines, de sociabilité et de convivialité plus grandes. Une dimension spirituelle et une dimension humaine plus grandes : voilà, pour moi, le vrai progrès de l'architecture.

 © www.gallimard.fr, 2004

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