Rencontre avec Bernard Noël, à l'occasion de la parution de André Masson. La Chair du regard (1993)  

  Pourquoi avoir porté votre intérêt sur André Masson ?

  Bernard Noël  Ce sont Bataille et Jouve, deux écrivains de l'excès, qui m'ont orienté vers Masson. Puis, ces dernières années, j'ai eu l'occasion d'organiser plusieurs expositions Masson : choisir et accrocher des œuvres vous donne un véritable contact physique avec elles. Le travail de mise en place accentue l'acuité de la présence, la vue devient du toucher... Je m'intéressais depuis longtemps à la relation du corps et de la peinture, à l'empreinte du désir, et Masson s'est imposé alors comme le peintre du désir par excellence.

  La notoriété d'André Masson ne semble pas être à la hauteur de l'importance de son œuvre...

  Bernard Noël  C'est exact, alors qu'il est un des plus grands peintres du XXe siècle. Il y a plusieurs raisons à cela : d'abord, il ne s'est jamais soucié de plaire, son travail dérange. Ensuite, il faut le débarrasser de la réputation exclusive de « peintre surréaliste » qu'on lui a faite à tort, uniquement parce qu'il est l'inventeur du dessin automatique.

  Quelle différence avec l'écriture automatique ?

  Bernard Noël  Ni l'état d'esprit, ni les buts ne sont les mêmes. Lorsque André Breton décrit les séances d'écriture automatique, il en parle comme d'une expérience mystique, dans des termes proches de ceux employés par Saint Jean de la Croix. Lorsque André Masson parle du dessin automatique. Il évoque les images dérangeantes que cela soulève. Pour bien comprendre cette différence d'approche, il faut retracer l'itinéraire, probablement unique, de Masson. Après un apprentissage classique, commencé à l'âge de douze ans, et qui fonde tout son travail postérieur, il s'engage en 1914. Il sera d'ailleurs grièvement blessé au Chemin des Dames. Après la guerre, il remet son métier « traditionnel » en question sous la pression des images recueillies pendant les combats. C'est alors qu'il réalise ses premiers dessins automatiques, où la pulsion physique, à laquelle il cherche à obéir complètement, « accroche » des formes reconnaissables. Ensuite, toute sa vie, il cherchera à maintenir la même spontanéité dans sa peinture. Il n'aura de cesse d'inventer de nouvelles techniques picturales pour parvenir à la même rapidité d'exécution, notamment le « dripping » systématisé ensuite par Jackson Pollock.

  Masson précurseur ?

  Bernard Noël  Oui, il a trouvé les principales voies de l'art moderne, même si d'autres en ont capté le mérite. Mais le plus passionnant chez lui est une personnalité toujours en mouvement, plus soucieuse de découvrir que d'exploiter. Sa pratique de l'automatisme l'a conduit à intégrer la concentration à la spontanéité pour aboutir à un geste immédiat rempli d'intelligence. Pour André Masson, l'essentiel était de peindre l'effet, et non l'image, l'élan qui emporte et non pas la forme qui arrête pour séduire...


  © www.gallimard.fr, 2004

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