Rencontre avec Philippe Sollers, à l'occasion de la parution du Secret (1993)  

  Un titre bref, Le Secret

  Philippe Sollers Et une multiplicité de significations. Le thème de l'agent secret, d'abord. Un secret qui n'est pas dévoilé, alors que rien n'aurait été plus simple que de publier la note en douze lignes, dont il est question tout au long du livre, à propos de l'attentat contre le pape. On ne saura pas ce qu'il y a dans cette note. Quel était le vrai commanditaire de cet attentat qui a mobilisé le discours mondial. Le plus probable, c'est qu'il s'agit d'une affaire de trafic de drogue, donc d'énormément d'argent marginal. Ce qui n'était pas forcément visible quand on croyait que c'était simplement une action du KGB en relation avec la Pologne. Le secret a de multiples entrées... Secret de la naissance, également. D'où viennent les enfants ? Vous savez qu'aujourd'hui, les nouveaux-nés issus de l'insémination artificielle s'appellent les enfants du secret. Le secret, c'est encore, désormais, celui des archives et de la mémoire : de plus en plus, les gens qui auront le secret du code d'entrée seront en possession du pouvoir. Cela est à mettre en parallèle avec le paradoxe que tout a l'air transparent, immédiatement télévisé, offert à la vue de tous, alors qu'en fait tout est caché, dérobé. C'est également le secret de l'usage, de plus en plus nié par l'échange. Le secret est alors celui du non-échangeable, au sens du singulier absolu. La mort, par exemple ! Secret au sens aussi d'art de vivre. C'est un art qu'il s'agit maintenant de défendre comme dans une guerre. Le secret de la défensive ne consiste pas simplement à parer les coups, mais suppose une grande activité. La défensive, au sens où l'emploie Clausewitz, est une activité intense. Elle ne consiste pas à se retirer dans des forteresses, dans des bunkers ou dans des vies privées. Il faut être partout et nulle part, c'est la dispersion des forces, le fait de former un bouclier avec des coups habilement donnés. Ça a l'air paradoxal, mais c'est en réalité le grand secret, méconnu, de l'art militaire.

  Des secrets évidents ?

  Philippe Sollers Parfaitement, mais personne ne sait ou ne peut les interpréter. C'est le thème de la Lettre Volée : l'évidence que personne ne voit. Dans ce but, je constitue une abondante documentation : tout est publié. Le discours journalistique peut être un puissant évocateur de tous les préjugés d'une époque. On peut tirer constamment des renseignements énormes de ce bruit de fond incessant, qui sont à chaque fois autant de symptômes. La documentation peut porter sur la condensation d'une masse de documents, à propos des nouvelles techniques de procréation, recueillis sur deux ans. Quand vous les lisez par bribes, ça arrive en désordre, mais ensuite, dans le roman, c'est l'effet d'ensemble qui compte. Je suis toujours frappé de voir que l'information est parfaitement disponible et que personne n'en tire les moindres conséquences. Personne n'a l'air étonné, personne n'a l'air effrayé, n'en déduit la moindre conclusion personnelle. Le roman peut servir à introduire un doute, un libre examen, traquer le préjugé qui s'étale partout en toute bonne conscience. Il faut que le lecteur tire un rire de son effroi. Un rire salubre.

© www.gallimard.fr, 2004

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