Rencontre avec Jean Clair, à l'occasion de la parution du Nez de Giacometti (1992)

  Quelle est l'histoire du Nez de Giacometti ?

  Jean Clair  C'est une sculpture assez singulière, faite dans des circonstances singulières, qui occupe une position singulière dans son œuvre. Dans sa forme, elle allie le côté presque « tête de mort » qu'il y a souvent dans ses portraits, à un élément totalement fantasmatique, cette espèce de longue épée qui fait comme une tête d'espadon. D'un point de vue biographique, elle répond à un événement traumatique subi à 18 ans, la première fois qu'il a quitté son village de Stampa pour aller à Venise, accompagné d'un vieux monsieur qui est mort d'une crise cardiaque durant le voyage, et le jeune Giacometti a dû veiller toute une nuit cette tête de cadavre. Ce choc a peut-être décidé de son évolution ultérieure. Il en existe trois versions : un très beau plâtre peint, à la Fondation Giacometti à Bâle, un autre qui vient d'être donné par Adrien Maeght au Musée National d'Art moderne de Paris, et une série de tirages en bronze. Ce Nez m'avait toujours intrigué. Qu'y avait-il exactement dans cette œuvre ? Comment fonctionnait-elle dans l'économie générale du parcours de Giacometti ? Très vite, je me suis rendu compte qu'elle accumulait, sous son apparente simplicité, une masse d'expériences, de souvenirs, de rituels, de mythes, dont Giacometti était, je crois, en homme extrêmement cultivé, totalement conscient.

  Le livre comprend un cahier d'illustrations qui semblent nous mener très loin de cette tête de mort, que ce soit à travers des gravures licencieuses ou Pinocchio. Or il y a forcément un lien...

  Jean Clair On a là une tête de mort, ou plus exactement, c'est important, d'un homme qui vient juste de mourir. Et cette tête est affublée d'un protubérance qui fait bien évidemment allusion à la connotation universellement phallique de l'organe nasal. C'est cela qui m'a amené à chercher la signification de cet étrange accouplement d'un organe très vivant et d'une tête qui vient de passer dans le royaume des morts. En fait, Giacometti a ressuscité dans cette tête le très vieux rituel carnavalesque, encore célébré dans sa région d'origine, les Alpes du Nord, qui est un ensemble de rituels païens liés à la fertilité, à ce passage de l'hiver au printemps, à la résurrection. Ces rituels exécutés par des adolescents marquent le passage de la nubilité à l'âge adulte, et s'opèrent à travers le port de masques. Or, précisément, ce Nez est comme un masque. Mon enquête s'est ainsi amplifiée. Dans la littérature, les exemples de nez protubérants, obscènes, abondent, depuis Gogol jusqu'aux contes licencieux du XVIIIe siècle et à la littérature enfantine ou populaire. Le grand exemple, c'est Pinocchio.

  Paradoxalement, cette œuvre d'art moderne, d'avant-garde même, apparaît soudain enracinée dans un fonds millénaire de symboles et de mythes…

  Jean Clair  Oui, une œuvre transhistorique. Giacometti a « fait ses classes », dans les années trente, dans un climat intellectuel très tourné vers la psychanalyse, l'ethnologie, l'anthropologie. Ses amis les plus proches étaient Georges Bataille, Michel Leiris… C'est le noyau dans lequel il va élaborer son œuvre. De plus, il était lui-même un enfant de l'Engadine, de ces hautes vallées perdues où le poids du mythe est encore très fort. C'est tout cet arrière-fond à la fois coloré, joyeux, mais aussi macabre, dangereux, qui renvoie à la double polarité présente dans l'œuvre de Giacometti : bouffonne, grotesque, et en même temps, angoissante, tragique.

© www.gallimard.fr, 2004

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