Rencontre avec J. F. Sirinelli, à l'occasion de la parution de Histoire des droites en France (collectif, 1992)

  Histoire des droites en France est un titre qui mérite que l'on s'y attarde. D'abord, il y a ce pluriel, « des droites », alors qu'on dit toujours, communément, « la droite ». Ensuite, ce « en France » qui laisse supposer que les droites françaises ont une spécificité...

  J. F. Sirinelli  C'est René Rémond qui, le premier, a parlé des droites au pluriel. Au début des années cinquante, il part des différents courants de la droite. Puis, très vite, il affirme qu'il y a des familles très différentes, apparues à des phases différentes de l'histoire française. Et qui, de ces naissances successives, gardent des traits spécifiques qui les opposent les unes aux autres. Toute l'historiographie française a confirmé, depuis, ce qui était initialement une intuition. En ce qui concerne le deuxième aspect, nous montrons que les droites naissent précisément à l'été 1789, sur le problème des pouvoirs conférés au roi dans le cadre d'une monarchie constitutionnelle. Mais ce qui est intéressant, c'est moins cette bipolarisation que ce qui fait la spécificité française, à savoir le côté aigu de cette opposition. Dans le cas français, cette structure binaire engage des cultures, c'est le thème du tome Il, et des sensibilités, c'est le thème du tome III.

  Qui dit « les droites » dit forcément « les gauches ». Un ouvrage historique peut-il n'être consacré qu'aux droites ?

  J. F. Sirinelli  La question est essentielle. Les droites comme les gauches sont des notions relatives qui s'articulent les unes par rapport aux autres, qui constituent un axe indissociable. Reste qu'une fois ce point admis, l'historien a le droit de passer du grand angle au microscope, et de focaliser sur la partie droite. Mais, en creux, dans la mesure où nous définissons les droites à toutes les époques depuis 1789, il y a aussi, sinon une histoire, du moins une définition des gauches.

  Est-il possible de dire : « Ici commence la droite, ici commence l'extrême-droite, ici commence la gauche modérée », et ainsi de suite ?

  J. F. Sirinelli  En effet, il y a un problème de limite, de frontière. Or, cette frontière a été mobile, parfois élastique et souvent poreuse. Ce qui pose d'ailleurs, au passage, le problème du centre. Donc, sur la gauche de cette droite, il y a un problème de délimitation. Mais, de surcroît, sur la droite de cette droite, se pose le problème de l'ampleur et de la nature d'une éventuelle extrême-droite. Pour y voir clair, nous avons fait de la géologie, en essayant d'exhumer des blocs de sensibilités et de cultures politiques qui se sont constituées et qui ont souvent perduré. En même temps nous avons fait de la géodésie, c'est-à-dire une description du paysage politique qui indique précisément ce qui est de gauche, ce qui est de droite, ce qui est d'extrême-droite, à une date donnée. Et aussi ce qui est dans une sorte d'entre-deux et appelle un examen minutieux. Car la géodésie politique a toujours des zones incertaines.

  Avant 1789, la notion exprimée de droite et de gauche n'existait pas. Cela veut-il dire pour autant qu'il n'y avait ni droite ni gauche ? À l'inverse, depuis deux siècles, la vie politique est marquée par ces deux mouvements antagonistes. Cela va-t-il perdurer ?

  J. F. Sirinelli  C'est une question très large ! D'abord, la droite et la gauche représentent des cristallisations de sensibilités et d'opinions. On ne peut pas dire que 1789 soit une sorte de « big bang » du politique, et qu'avant il n'existait rien. Simplement, dans un cadre de monarchie absolue, la question ne se pose pas. Mais il y avait déjà des sensibilités, il n'y a qu'à voir l'histoire du XVIIIe siècle. À l'autre bout, deux siècles plus tard, nous montrons que ces droites et ces gauches ont évolué, se sont transformées, face à des enjeux, au sens premier du terme, c'est-à-dire des questions, des problèmes qui sont en jeu à une date donnée, dans une communauté civique donnée. On voit alors des opinions se dégager, cristalliser, donner naissance à des traditions dont certaines viennent nourrir la gauche et certaines la droite. L'histoire des droites est l'histoire des mues que connaissent ces droites face aux mutations des enjeux. Du coup, avec cette vision dynamique, on en arrive à 1992. Bien sûr, les droites et les gauches de 1992 n'ont plus rien de commun avec celles de 1789. En revanche, nous sommes en face de nouveaux enjeux. Par exemple, l'identité nationale, le problème de l'immigration, la bioéthique, la morale républicaine... La façon d'aborder et même de qualifier ces questions n'est pas la même à gauche qu'à droite.

  Cet aspect culturel, au sens large, évoque l'affirmation, qui date de l'après-guerre, selon laquelle « il n'y a plus d'intellectuels de droite ». Qu'en diriez-vous ?

  J. F. Sirinelli  En effet, dans l'entre-deux-guerres, il y avait autant d'intellectuels de droite que de gauche. Avant la guerre de 14, il y avait même une certaine domination intellectuelle de la droite à un moment où, notons-le, c'est la gauche qui était au pouvoir. À la Libération, il y a une sorte d'implosion, dans la mesure où l'extrême-droite est très largement compromise, avec la collaboration, le nazisme, l'holocauste. Il y a un amalgame, injuste historiquement, qui fait que la droite tout entière, même la droite modérée, voit ses idées délégitimées. Il faudra attendre la fin des années 70 pour voir réapparaître des intellectuels de droite en nombre, parfois même d'extrême-droite comme « la nouvelle droite ». Reste un problème de fond par-delà le conjoncturel — le choc de la guerre —, n'y a-t-il pas, à l'échelle du siècle, une domination de la gauche intellectuelle ? Très probablement oui. Cela renvoie à la connotation négative de la droite. Le mot, au seuil du XXe siècle, devient péjoratif, et il ne s'en est jamais réellement remis.

  En dessinant les cultures et les sensibilités des droites, le livre fait courir un risque à ses lecteurs, qui peuvent très bien l'ouvrir en se croyant de gauche et le refermer en se reconnaissant de droite, ou vice versa !

  J. F. Sirinelli  Tout à fait ! À une remarque près : on ne dit pas au lecteur « voilà votre fiche d'identité ! ». Ce n'est pas un test psychologique. Mais c'est vrai que, même pour les auteurs et le maître d'œuvre, le livre tend un miroir. Et ça peut être passionnant pour chacun des lecteurs de s'analyser à travers ces multiples facettes que sont les sensibilités. Ce livre est l'histoire d'une communauté nationale, qui est un agrégat de destins individuels, et donc chacun peut essayer de se définir, de s'identifier à travers ce livre.

© www.gallimard.fr, 2004

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