Rencontre avec Pierre Magnan, à l'occasion de la parution de Le Mystère de Séraphin Monge (1992)

  Sous votre plume, la Provence et ses habitants sont d'une incroyable dureté...

  Pierre Magnan Cette terre est d'une pauvreté inouïe, et les gens qui y vivent sont des gens économes de tout : économes de paroles, de nourriture, d'argent bien entendu... C'est un peuple très dur, très âpre.

  Il y a tout de même une chose dont ils ne sont pas tellement économes, c'est de mémoire rancunière, voire de méchanceté !

 Pierre Magnan  Rancuniers, oui, vindicatifs, quelquefois, mais pas plus qu'ailleurs. On parle toujours de l'affaire Dominici, mais on oublie de dire que ce n'était pas un Provençal, mais un Piémontais. C'est tout à fait différent.

  Là, vous parlez de gens et de faits réels, mais vos personnages sont encore plus extrêmes !

  Pierre Magnan J'écris des histoires qui ont par essence un contenu dramatique, violent, je fabrique mes personnages en fonction de l'histoire que je raconte, et bien sûr la plupart sont des personnages d'exception. Je les peins d'une manière mythique. Pas irréelle, mais mythique.

  Les intempéries, la violence de la nature jouent un grand rôle dans vos livres...

  Pierre Magnan C'est un pays extrême : l'orage, la foudre, les tempêtes de neige... J'en profite, mais je ne pourrais pas totalement inventer. Il y a des choses qu'un auteur ne peut pas inventer.

  Par exemple ?

  Pierre Magnan Il y a des décennies, ma grand-mère m'avait raconté l'histoire de la famille de La Maison assassinée. Pourtant, il me manquait un élément essentiel, sans lequel le roman ne pouvait être composé. Un jour, j'ai fait la connaissance d'un homme qui avait personnellement connu le vrai survivant de cette affaire, et m'a révélé que, pour ne plus jamais en entendre parler, celui-ci avait détruit sa maison de fond en comble. C'était l'élément qui me manquait : je n'avais pas l'imagination assez fertile pour inventer que quelqu'un puisse raser sa propre maison uniquement pour effacer un souvenir.

  Comment inventez-vous ces mille et une façons de mourir, toutes plus horribles les unes que les autres ?

  Pierre Magnan  Spontanément ! Mais je répugne à la mort violente ! Ça a l'air paradoxal, mais je déteste les coups de revolver, le coup de matraque : c'est vulgaire, trop exploité. Alors, une fois je fais tuer les personnages avec une fronde, après c'est avec des capsules de cyanure, ou simplement une ficelle dans l'escalier, ou à la baïonnette rouillée... Quand j'écris, je suis impartial, je n'ai pas de sympathie particulière pour tel ou tel de mes personnages. Si, une fois ! Pour la truie du Commissaire dans la truffière. Comme les autres victimes, elle devait être sacrifiée. Or, si je n'ai pas hésité à trancher la gorge à une douzaine de hippies, en revanche je n'ai pas supporté l'idée de tuer la truie, j'ai dû modifier le scénario. Cette truie, je la voyais devant moi, elle me parlait, ce n'était plus possible de la tuer !

  Vos personnages traînent souvent avec eux une sorte d'ombre qui les dépasse...

  Pierre Magnan Oui, j'ai envie qu'ils surgissent du néant. La plupart du temps, ce sont des personnages de destin.

  À ce propos, qui est Séraphin Monge ? Un homme, un spectre ?

  Pierre Magnan Ça, on ne le saura jamais !

© www.gallimard.fr, 2004

fermer la fenÍtre