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Pierre Vinclair
L'Armée des chenilles
Roman
Collection Blanche

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le résumé du livre
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Le fils
Il sest habillé. Il voit bien que son
pantalon de costume noir, qui lui est si peu habituel, est froissé,
et que la chemise qui vient le découper en grosses dents
de scie, par-dessus la ceinture, ne lui donne pas lair (élégamment
décontracté) recherché mais il sait
quen ces occasions limportant est moins de paraître
que de montrer que lon a fait un effort. La maladresse peut-être,
avec laquelle il a assorti des tons difficiles le marron
des chaussures jure avec le pantalon comme avec le bleu de la chemisette
, semblera même touchante. Il craint davoir froid.
Un vent, venant douest ? balaye la campagne humide, mais
il passerait pour douillet sil revêtait son gilet :
dautant quusé comme il est, il viendrait achever
le ridicule de son accoutrement.
Ses mains tremblent, de froid comme dappréhension.
Il ferme la portière et saccroupit à
côté de la voiture, face au rétroviseur. Longuement,
il sausculte, vérifie quaucun bouton ne viendrait
rendre disgracieux son visage encore jeune, et même
il ose à peine le penser fâcheuse pour un père
la révélation davoir pour descendance et pour
image un enfant de figure déplaisante.
Au moment où il se relève, rassuré
par la pureté relative de sa peau, il est pris dun
vertige. Le battement de son cur sest accéléré,
sa perception sest resserrée en un tissu noir et angoissant,
opaque, bien que traversé par les éclats dune
lumière intense, et il chancelle. Une main posée sur
le rétroviseur le retient ; il patiente ainsi quelques
secondes, jusquà ce que le malaise passe. Il sattendait
à être ainsi nerveux il va enfin rencontrer
un père dont limage trouble, inexacte sans doute, ne
tient quaux récits trop pudiques de sa mère
, mais pas si fatigué.
Sans faire attention à la poussière accumulée
par les vitres de la voiture, il sadosse à la portière.
De la poche de sa chemisette dont il formait le relief, René
sort un paquet de blondes, extrait difficilement (ses doigts tremblent)
une cigarette quil conduit jusquà sa bouche,
et resserre, comme un étau, les lèvres. Pendant quelques
minutes, il essaie de cracher, avec la fumée grise, langoisse
qui lui comprime les poumons.
Voilà presque une heure quil est ici,
seul, sur le petit parking au bout dun long chemin de terre.
La moitié du jour durant, il a mangé les kilomètres,
depuis Paris vers ce coin perdu au bord de la mer. Cest plutôt
le temps quil aurait voulu engloutir, les années qui
le séparent de son père, mais il na que lespace ;
cela ne suffira pas, mais cest ainsi. Là-bas, il a
laissé une mère déjà vieille, usée
par lalcool, et une amie encore trop jeune, au prétexte
dun week-end avec quelques camarades elles nauraient
pas compris, auraient voulu len empêcher, laccompagner
peut-être, et ajouter au milieu de cette histoire qui ne les
regardait pas directement encore de la distance, encore des barrières.
Il éteint sa cigarette en lécrasant
sur la terre battue, ouvre la portière, et dépose
le mégot charbonneux dans le cendrier de la voiture. Il sassoit,
face au volant, et dun coup sec ferme la porte. Il expire,
souffle bruyamment à plusieurs reprises, comme pour décharger
son appréhension sur le paysage ; le pare-brise qui
len sépare signe un isolement que rien ne rompra plus,
jusquà ce que
Jusquà ce que quoi ? Il ne sait plus
pourquoi il est venu. Les listes de questions, les lignes dun
discours qui donnaient une apparence de nécessité
à ce voyage ont été oubliées maintenant
quil est si près du but. Il sait quil ne peut
y avoir de raison à sa présence ; il nest
pas mû par un désir, ni même par un manque. Ce
nest pas une satisfaction quil recherche. Aucune justification,
rien qui prenne le visage dun droit à revendiquer,
ne la amené. Un père, cela ne se mérite
pas : cela se prend, se dit-il.
Il tourne la clé, le moteur bourdonne.
Dun geste quune habitude déjà
vieille a rendu machinal, il lève en même temps son
pied droit de la pédale daccélérateur
et du gauche enfonce lembrayage. Il tire le frein à
main. Jusquà ce quil arrive dans un jardin où
personne ne lattend, il ne sarrêtera pas.
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2007
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