Brina Svit
Coco Dias ou La Porte Dorée
Roman
Collection Blanche

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le résumé du livre

 

  Je hausse les épaules. Je sais danser, que s’imagine-t-il...
  Je suis moitié française, moitié je ne sais pas, je ne vais pas me mettre à raconter l’histoire de ma mère, adoptée à la naissance, ne connaissant pas ses origines, en tout cas je ne crois pas qu’elle fût d’Amérique latine, même de la très européenne Buenos Aires, non, non... Je n’ai donc pas de sang argentin comme lui, même pas un quart, même pas un huitième, rien, rien du tout, je n’ai jamais fait de danse classique, je ne suis plus toute jeune, je ne suis pas particulièrement douée, mais j’ai une vraie histoire avec le tango. Quand j’y suis allée pour la première fois — une petite milonga de rien du tout à trois rues de la mienne — c’était juste pour voir. Voir s’il y avait affinité. Il y a eu affinité ; affinité immédiate, coup de foudre, compréhension mutuelle. Il y en a toujours, beaucoup. Et puis je sais danser. Pourtant au début ça n’allait pas. Je suis passée par toutes sortes de doutes, découragements et humiliations. Il faut imaginer un cours collectif, une trentaine de personnes en rond, et moi au milieu, comme à l’école, avec le prof qui me dit pour la troisième fois de suite qu’il ne comprend pas pourquoi je n’y arrive pas, c’est pourtant simple, cet enchaînement de pas, gauche, droite, pivot, gauche... très facile même, tout le monde l’a fait sauf moi, et puis j’ai un problème dans le tour à gauche, je soulève le pied au lieu de glisser sur le sol, sans parler du fait que je me tiens trop droite, je suis raide dans le bassin et mal latéralisée... Mal quoi ? Un jour, j’en ai eu marre, j’ai emprunté de l’argent et je suis partie pour Buenos Aires. Là-bas, j’ai rencontré un vieux milonguero, Bernardino, qui ne parlait pas du tout le même langage. Il me prenait dans les bras, il me serrait contre lui, franchement, fermement, fraternellement... Tu vois, c’est ça, le tango, muchachita, me disait-il à l’oreille. C’est l’abrazo... Tito Morales, plus jeune, plus beau, plus intéressé aussi que Bernardino, m’a appris à marcher, à allonger les pas, à poser mes pieds par terre, à caresser le sol, le tango c’est d’abord la marche, n’oublie pas, me disait-il. Pour cent pesos de l’heure, il m’a enseigné à pivoter avec mes hanches, un petit coup sec et élégant, voilà, c’est ça, tu as de belles fesses, répétait-il, alors profites-en... Il en a profité, lui aussi, enfin, on en a profité ensemble. Nous avons passé quelques après-midi inoubliables à danser dans un studio, au cinquième étage d’un immeuble en face de Santa Rita del Perú qui veillait sur nous (et que je salue au passage, moi qui ne suis pas croyante...). Depuis mon retour, je danse avec Julian, le chauffeur de camion de Barcelone, quand je peux, bien sûr, c’est-à-dire quand il passe par Paris et gare son camion à la Porte de Vincennes. Nous nous retrouvons sur les quais de la Seine, l’été, ou au Latina, rue du Temple, là où j’ai vu Coco Dias pour la première fois. Julian est petit, robuste et stable, il a une bonne oreille, alors je peux tranquillement améliorer mes giros, ou dessiner les ailes de papillons avec mes voleos. Il y a un Uruguayen aussi, cuisinier dans un grand hôtel bruxellois, qui m’invite souvent pour quelques milongas rapides et bien rythmées. Ou Malik, mon ami de Marseille, capable de monter à Paris sur un coup de tête pour danser toute la nuit avec moi ; et quand je dis toute la nuit, c’est jusqu’au petit matin, quand nous rentrons ensemble, en regardant le jour se lever. Ou le médecin de Toulouse qui n’est pas un grand tanguero, non, loin de là, mais agréable à suivre, ayant quelques pas à lui qui ne sont pas faciles à déchiffrer. Et j’y arrive. J’y arrive très bien.

© www.gallimard.fr 2007

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