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Avant-propos
« Sa mère était mourante.
Vêtue d'une longue tunique de lin, la tête couverte
d'un voile épais qui lui cachait le visage, Lucie sortit
de sa maison située sur les hauteurs de Syracuse. Il ne faisait
pas encore jour. Elle traversa le jardin plein d'ombres et d'odeurs. »
Ainsi commence La Vie de Lucie de Syracuse d'Héliodore
de Sicile. Tout le récit est placé sous le signe de
la mort lente, l'agonie presque voluptueuse, la fulgurante de la
révélation, la cruauté.
Nous sommes en l'an 300 après Jésus-Christ,
à la fin du règne de l'empereur Dioclétien.
C'est une époque de fureur, de feu et de sang. De grands
malheurs s'abattent sur Rome et sur l'Empire. L'empereur accuse
les chrétiens d'en être les auteurs.
« Comme Néron, écrit Héliodore
qui imite Tacite , l'empereur frappa des peines les
plus raffinées les gens, détestés à
cause de leurs murs criminelles, que la foule appelait chrétiens. »
Héliodore dit tenir cette histoire de la bouche
même de Lucie (bucca Luciae) et de ses proches. Ses
écrits ou plutôt ces fragments quatre livres
manquent sur les six qui composent son De vitae... (Vies
des personnages illustres de Syracuse sous le règne de Dioclétien)
doivent à leur sujet et à un certain souci
du détail d'être parvenus jusqu'à nous et d'avoir
traversé les siècles sans tomber en poussière.
Ils contiennent un monde disparu à un moment où l'Empire
semble au faîte de sa puissance et que nous savons être
le commencement de son déclin.
C'est à la Renaissance que l'on tira de l'oubli
cet historien obscur. L'époque a la passion de l'Antique,
ne veut rien négliger et méprise ce qui fut à
l'origine de la peinture et de la sculpture religieuses européennes :
La Légende dorée (Legenda aurea) de
Jacques de Voragine. Les érudits de la Renaissance raillent
la médiocrité du « latin de sacristie »
du dominicain : « Légendes non pas d'or,
mais de fer et de plomb », écrit Vivès,
l'ami d'Érasme.
On n'a que faire alors de ce XIIIe
siècle barbare qui a vu la dernière croisade et Saint
Louis mourir à Tunis, l'instauration de l'Inquisition, mais
aussi l'érection de la Sainte-Chapelle, la création
de la Sorbonne, la naissance de l'ordre des dominicains où
se sont illustrés notamment Jacques de Voragine, saint Thomas
d'Aquin et plus tard Fra Angelico : on exhume donc les écrits
d'Héliodore dont le latin parut moins bas que celui
de Jacques de Voragine et Baldassare, l'auteur fameux du Courtisan,
ne mentionne à aucun moment La Légende dorée,
qui connut une si grande fortune, dans un temps qui n'est pas si
éloigné du sien, et où figure pourtant la vie
de Lucie de Syracuse.
Il loue le style d'Héliodore « proche
du naturel et qui en tire tout son suc » mais, ajoute-t-il,
« de ces personnages illustres dont parle Héliodore,
l'Histoire n'a rien retenu. Seule Lucie de Syracuse doit sa postérité
à sa conversion à la religion chrétienne ».
En effet, cela fit grand bruit dans la haute société
sicilienne, au point de mettre en péril son équilibre.
Les conversions se multipliant, on sait ce qu'il advint de ce bel
équilibre : il fut réduit à néant
en moins de deux décennies.
Héliodore de Sicile pressentit ce néant.
Il vit dans la vertu de Lucie une grandeur dont le sens s'était
perdu. Il ne put s'empêcher d'admirer la jeune femme :
« Une telle force d'âme est redoutable pour qui
ne la possède pas », écrit-il dans le livre
V de ses Vies.
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2006
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