David McNeil
Tangage et roulis
Roman
Collection Blanche

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le résumé du livre



 

  Me voilà donc assis, seul en première classe dans le museau géant d'un avion long-courrier, partant pour Montréal où je suis censé suivre un temps la thérapie d'une clinique improbable. Je n'écrivais plus, enfumé, enivré depuis tant de temps, toute la ville m'évitait dès sept heures du soir, mais surtout ma mignonne me quittait peu à peu, sortant chaque nuit et de plus en plus tard. Puis il y a quelques jours, après un tour du monde de flacons divers, furieux j'ai menacé de brûler ses affaires si elle passait la porte. Elle est partie quand même, alors les velours, les satins, les dentelles, j'ai tout rageusement jeté par la fenêtre, j'en ai fait un grand tas que j'ai arrosé de térébenthine, j'y ai mis le feu, puis assis tranquillement sur une chaise de jardin j'ai regardé flamber les trois mètres cubes de frivolités, me disant, facétieux, que partaient en fumée au moins dix défilés été-automne-hiver au Printemps. Ça a vite dégagé une terrible odeur de cochon grillé, sans doute à cause du daim et des cols en fourrure, et comme ça sentait presque le poussin mal plumé qu'aiment bien faire rôtir les Jamaïcains, sous le ciel orangé par les flammes du brasier, ressemblant soudain à celui de Londres, j'ai fermé les yeux et me suis évadé loin de mes tracas vers le petit lopin de terre caraïbe qu'était Portobello où vivait Sandy, la petite stripteaseuse à peau de pain d'épices avec qui j'ai passé les plus belles de mes mille et une nuits. Elle avait vu le jour à Kingston, mais toute sa famille vivait en Angleterre où son père réparait des voitures, allant prélever les pièces à changer sur d'autres véhicules la nuit dans l'East End, de l'autre côté de la ville. On s'entassait à vingt dans les larges stalles d'une ancienne écurie dont personne ne voulait parce que les écuries dans les mews antillais faisaient peur aux Anglais, ils préféraient de loin les cottages à Brixton. Puis Portobello, à cause des photographes et des antiquaires, est devenu un endroit à la mode, les gens peu à peu ont réapparu, ont tout remis à neuf et les prix ont flambé. Tout est rentré dans l'ordre : les Noirs et les Métis sont partis à Brixton et s'y entassent à vingt dans les cottages anglais qui depuis tombent en ruine, personne n'a les moyens de les entretenir. On trouvait facilement de petites maisons à louer dans le coin, avec un peu de chance on avait une cour où ranger nos motos, nos pneus et nos ferrailles, quelques mètres carrés entre un mur de briques et une palissade sous le vieux viaduc du métro aérien. On empruntait les sièges des automobiles en attente d'un « échange standard », des sièges de Jaguar ou d'américaines, des banquettes de Vauxhall, les plus défoncées mais les plus confortables, puis on faisait tourner des quarante-cinq tours sur notre électrophone, un vieil appareil qu'un transformateur permettait de brancher sur un allume-cigares. Alors on dansait sur les basses entêtantes des mélodies blue-beat, ces airs qui bien plus tard donneraient leur syncope au reggae, on buvait des punchs étranges en fumant Dieu sait quoi, en guise de maracas on secouait des cougourdes, de grosses coloquintes qu'on trouvait près du pont, au marché italien. Les cousins de Sandy calcinaient leurs oiseaux sur des barils d'essence découpés en deux, était-ce des poussins, était-ce des pigeons colletés sur les toits, on n'en saura rien mais ça sentait mauvais alors je ne mangeais que le riz créole et les haricots rouges, cachant la volaille sous une feuille de chou. Quand tout le monde était parti se coucher, ivre du punch étrange et du « Dieu sait quoi » qu'on avait fumé, j'éteignais les braises et m'endormais alors avec cinq pieds six pouces de réglisse lisse et doux enroulé dans les bras, écoutant passer les premiers autobus.

© www.gallimard.fr 2006

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