Marc Dugain
Une exécution ordinaire
Roman
Collection Blanche

Pour consulter
le résumé du livre

 

 

  Ce matin-là de l'hiver 1952, comme presque chaque jour depuis la fin de la guerre, ma mère qui était urologue avait pris son service à l'hôpital de M. dans la lointaine banlieue moscovite. Elle faisait le tour des malades derrière le médecin chef et son aréopage d'assistants, lorsque, dans le couloir, un homme conduit vers elle par une surveillante a demandé à lui parler. Personne dans la petite troupe ne s'en est offusqué. Quand l'homme s'est approché, les autres se sont détournés. Il n'était pas rare à l'époque qu'on vienne arrêter quelqu'un sur son lieu de travail, même si la police secrète avait une préférence pour les enlèvements de nuit. Lui accorder un dernier regard, inspiré par la curiosité plus que par la compassion, était une façon dangereuse de se reconnaître un lien avec le prévenu.

  L'homme venu appréhender ma mère était en tout point conforme à l'idée que l'on se fait d'un milicien. Il s'est présenté à voix basse pour n'être entendu que d'elle, puis il l'a priée de le suivre, sans politesse ni rudesse. Une limousine noire stationnait au pied de l'hôpital. Ma mère s'attendait à se voir encadrée par plusieurs hommes dans la voiture. Il n'en fut rien. Le chauffeur ne s'est même pas retourné quand elle est montée à l'arrière. Le milicien s'est installé à côté de lui et ils sont partis sans rien dire. Il faisait froid et gris, et le décor était aux couleurs du régime. Profitant d'un léger redoux, la neige vieillie sur les trottoirs et les bas-côtés avait fondu la veille, mais elle durcissait de nouveau, encore plus sombre.
  Ma mère ne pouvait se figurer qu'on l'enlevât pour un autre motif qu'une arrestation. Elle savait aussi qu'une arrestation ne nécessitait aucun motif. C'était là le principe même de la terreur. Cette éventualité, elle l'avait évoquée avec mon père à plusieurs reprises. Ils n'avaient aucune réserve sur le bien-fondé de la révolution, mais il leur arrivait parfois, dans leur intimité, de critiquer sans sévérité ses dérives. Si son arrestation n'était pas due au simple hasard, c'est peut-être dans ces conversations qu'il fallait en chercher la cause. Mais comment avaient-ils pu les entendre ? La police politique avait peut-être mis l'appartement sur écoutes depuis des mois sans qu'ils n'en sachent rien. D'ailleurs le gardien détenait un double des clés, et il pouvait avoir introduit des poseurs de micros dans le domicile. Mais pourquoi les espionner eux, en particulier ? « Pourquoi moi ? » Cette forme d'interrogation courante se trouvait progressivement remplacée par une autre, plus réaliste : « Pourquoi pas moi ? » À propos du gardien, d'ailleurs, il revenait à ma mère le souvenir de faits auxquels cette arrestation donnait un curieux éclairage.
  Depuis plusieurs mois, mes parents avaient décidé d'avoir un enfant. Ils s'étaient attelés à la tâche chaque soir avec conscience et régularité. Le plaisir qu'ils y prenaient leur faisait presque oublier ce qui en était la cause. Il leur arrivait même de passer tout l'après-midi de leurs dimanches dans la chambre, quand la pénombre enveloppait Moscou, après que mon père avait rangé les cahiers où il couchait des centaines d'équations de physique, son unique passion en dehors de ma mère. Celle-ci aimait profondément mon père, aucun doute n'est permis là-dessus, mais, la connaissant, ses sentiments ne l'enchaînaient certainement pas. Ma mère avait l'espièglerie des jeunes femmes moscovites de cette époque, et je l'imagine bien déambuler nue dans l'appartement tout en rappelant à mon père qu'il en est des femmes comme des biens : la propriété privée est abolie. Un lundi matin tout aussi ordinaire que les autres, le concierge était sorti précipitamment de sa loge pour se planter en bas des escaliers alors que ma mère en descendait les dernières marches. Comme elle était occupée à fermer son manteau en fausse fourrure tout en veillant à ne pas tomber, elle avait failli le heurter. Peu affable d'habitude, il affichait en plus ce jour-là la mine contrite de quelqu'un qui a ressassé ses reproches.
  — Pardon de vous retarder, camarade, mais je me dois de vous entretenir, même rapidement, d'une plainte qui me vient de voisins dont je tairai le nom afin de ne pas perturber la tranquillité de votre palier.
  Il cessa de la regarder droit dans les yeux pour fixer la balustre luisante de la rampe d'escalier.
  — Ils m'ont rapporté que vous troubliez — quand je dis « vous », c'est vous personnellement, et non votre mari, sinon je me serais permis de l'intercepter lui aussi lors de son passage il y a un quart d'heure — leur quiétude par des cris qui selon eux seraient des cris de jouissance. Il ne m'appartient pas d'en juger, mais il ne s'agit pas là de manifestations isolées. Toujours selon eux, ils subissent cette nuisance depuis près d'un an maintenant, entre une et deux fois par soir, et même parfois en pleine nuit ou le matin et jusqu'à trois fois le dimanche. Avant que je ne poursuive, reconnaissez-vous les faits ?
  Ma mère s'appuya sur la rampe, bascula son poids d'une jambe sur l'autre, puis fronça le nez.
  — Je crois que c'est exact, camarade concierge.
  Cette réponse détendit le préposé qui prit une mine docte pour continuer
  — Dans ce cas, puisque nous sommes d'accord, permettez-moi de vous faire remarquer que tout cela n'est pas très bon pour votre réputation. Voyez-vous, ce n'est pas tant que vous dérangiez le couple Olianov qui pose problème, car je sais que, maintenant que vous êtes avertie, la nuisance va cesser. Non, je me
demande comment on peut prendre un tel plaisir et l'infliger aux autres. Que cela se reproduise une fois, et je céderai à la demande des Olianov de signaler ces troubles du voisinage, quels que soient les risques liés à leur interprétation.
  Ma mère hocha la tête avec de petites secousses d'approbation :
  — J'ai bien reçu votre message, camarade concierge, et je suivrai vos recommandations. Toutefois, comme l'affirment les Olianov, si ces nuisances durent depuis un an, il serait utile de vous demander pourquoi ils ne s'en sont pas plaints plus tôt.
  Le regard du concierge s'obscurcit et ses narines se dilatèrent. Il émit un son bizarre, puis il tourna les talons. Ma mère n'avait pas atteint la porte de l'immeuble qu'elle regrettait déjà son arrogance. Le souvenir de cet incident s'était estompé en quelques jours, mais il lui revint avec une acuité particulière lors de son arrestation.

© www.gallimard.fr 2007

fermer la fenêtre