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« Le lecteur a compris que je
déteste mon enfance et tout ce qui en survit »
En 1964, Sartre publie Les Mots, son plus beau
livre, une vertigineuse autobiographie consacrée aux douze
premières années de sa vie, qu'il nommait ses années
de « folie ». D'emblée, à
l'opposé de tant d'autres créateurs qui se penchent
avec complaisance sur leurs années d'enfance, Sartre porte
un regard ironique, corrosif et sévère sur cette époque
de sa vie. Le public y découvre un enfant lecteur avide et
précoce qui, dès l'âge de 8 ans, s'engage délibérément
dans une trajectoire d'écrivain. Par une capacité
de rupture peu banale, preuve sans doute d'un gigantesque orgueil,
l'enfant s'y construit un univers alternatif, croyant ainsi naître
de l'écriture et générer sa propre existence.
Une simple phrase, un peu sèche, débusquée
au détour d'une page, nous livre la clé de lecture
essentielle : « Je suis né de l'écriture : avant
elle, il n'y avait qu'un jeu de miroirs. [...] Écrivant,
j'existais, j'échappais aux grandes personnes [...]. »
Pourtant Les Mots ne se réduisent pas
à un simple récit, par Sartre, de son enfance : c'est
à la fois beaucoup plus et beaucoup moins. C'est une autoanalyse,
un roman d'apprentissage, une ode à sa mère, un règlement
de comptes avec sa famille, dans une critique souvent féroce
des valeurs de la petite bourgeoisie intellectuelle dans laquelle
il est né.
Peu d'écrivains ont raconté leur névrose
avec un tel brio, et manifesté un rejet aussi radical de
leur ancrage familial. Ce livre puissant, autoritaire, séducteur,
irrésistible, prend le lecteur par des stratégies
contrastées, l'emporte, le ravit, l'enthousiasme et l'abandonne
enfin, traumatisé et sans défense. De fait, Les
Mots restent une véritable épreuve pour les biographes
de l'écrivain : en donnant de nombreuses informations
tout en maintenant de grands blancs, en ouvrant d'innombrables pistes
tout en en subtilisant les codes, l'écrivain parvient magistralement
à protéger ses défenses et distancer ses suiveurs.
De fait, malgré ses efforts pour se construire
fils de personne, Sartre est bien le produit de la bourgeoisie intellectuelle
en gloire. C'est pourquoi, nous présenterons d'abord nos
excuses à l'auteur des Mots avant de forcer quelque peu sa
propre version des faits, et de reprendre malgré tout quelques
éléments du scénario.
©
www.gallimard.fr
2005
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