Pierre Assouline
Lutetia

Roman
Collection Blanche

 

Prologue. Paris, printemps 1945

  Depuis peu, on me regardait de travers. Cette impression-là ne s'explique pas. Une secrétaire qui change de chemin à l'idée de me croiser, un cuistot qui détourne les yeux, des rumeurs dans mon dos à la moindre incursion au restaurant, des chuchotements entre femmes de chambre dans les offices. Curieusement, une ou deux fois, j'avais été réveillé par une employée du room service qui s'était trompée d'étage.
  Le directeur me convoqua, chose inhabituelle depuis que, les circonstances aidant, il n'hésitait pas à me donner ses consignes dans les couloirs. J'étais d'autant plus surpris qu'il m'avait fixé rendez-vous non pas dans son bureau mais dans la salle à manger. Quand j'y pénétrai, tout était silencieux, sombre et abandonné, comme souvent entre deux services. Les chaises étaient retournées sur les tables. Des nappes formaient un gros tas blanc dans un coin. Un employé achevait de balayer.
  À travers les immenses baies vitrées, je voyais le peuple anonyme des familles et des proches guettant le retour des déportés, juste devant l'entrée de l'Hôtel, sur le boulevard
Raspail. Ils se parlaient, s'échangeaient probablement des informations, mais nul écho ne m'en parvenait. Je les observai fixement. Ils attendaient, certains d'entre eux depuis plus de quinze jours.
  Le directeur entra enfin, escorté de deux types que je ne connaissais pas mais qui avaient tout de flics. Des inspecteurs dont l'ardeur épuratrice voulait certainement dissiper le zèle répressif des années de guerre. Ça se lisait sur leur visage, dans leurs attitudes, en chacun de leurs gestes.
  Au regard gêné du directeur, à son embarras manifeste jusque dans sa manière de rester debout tout en me demandant de m'asseoir, je sentis les nuages s'amonceler au-dessus de ma tête :
  « Édouard, commença-t-il, et à cet usage intempestif de mon prénom je devinai ce qui allait suivre, il y a des gens qui ne vous aiment pas.
  — Tous les dégoûts sont dans la nature. Vous-même, monsieur le directeur, avez-vous quelque chose à me reprocher ?
  — Au contraire, et vous le savez bien. Seulement voilà, il fait sale temps pour les honnêtes gens. Et puis vous avez beaucoup donné de vous-même ces dernières semaines, je vous ai mis à contribution abusivement, votre état de santé pourrait s'en ressentir, peut-être devriez-vous songer à respirer l'air de la campagne pendant quelque temps, je ne sais pas, deux ou trois mois...
  — Je me sens parfaitement bien, monsieur le directeur, et je me sentirais mieux encore si vous me disiez ce qui ne va pas car, vous vous en doutez, il faudra employer la force pour me faire abandonner mon poste et quitter l'Hôtel contre mon gré.
  Il s'assit en face de moi. Puis il me jeta une chemise de carton jaune, d'où tombèrent une enveloppe de format commercial, adressée à l'« hôtel Lutetia », sans timbre ni cachet, dénuée de mention d'expéditeur au dos, ainsi que deux photographies. Deux grands tirages noir et blanc que je ramassai aussitôt. On distinguait nettement la terrasse de l'établissement. Sur le premier, un civil français côtoyait un officier allemand devant un mât au sommet duquel flottait un drapeau français ; mais l'angle de prise de vue ne permettait pas de savoir précisément qui des deux descendait les couleurs. Sur le second tirage, un cliché un peu pâteux, au grain épais, pris de nuit sans le moindre éclairage, des officiers allemands apparaissaient en grand uniforme attablés autour d'un dîner aux chandelles ; sur le côté, un homme en tenue de vénerie soufflant dans sa trompe de chasse.
  « C'est bien vous, n'est-ce pas ? C'est vous, non ?
  — Qui vous a envoyé ça ?
  — Vous devriez le savoir mieux que moi. Vous êtes l'intéressé, et vous êtes flic. Deux jours que ça circule dans le bloc médical. »
  Ces images me laissaient interdit. Le voisin d'en face ? Ça ne pouvait être que lui, cet inconnu qui avait la haine de ma musique au point de me désigner comme collabo, fausses preuves à l'appui, en un temps où cela pouvait mener au mieux en taule pour des années, au pis...
  « Pour ma part, je sais parfaitement dans quel contexte ces photographies ont été prises, reprit-il, soucieux de m'aider. Mais tout le monde n'a pas l'esprit à la nuance ces temps-ci. Je crains que cela n'aille plus loin.
  — Je vous remercie, monsieur le directeur, mais je ne bougerai pas.
  — Comment cela ? s'inquiéta-t-il.
  — J'ai ma conscience pour moi, je n'ai rien à me reprocher. Rien. En ce moment, partir c'est s'enfuir. Je n'ai aucune raison de m'enfuir. »
  Le directeur rejoignit les deux flics. Durant l'entretien, ils étaient restés à l'écart, parfaitement silencieux, dans la pénombre.
  Il m'avait laissé seul avec elle. Ma conscience. Ou ce qu'il en restait. Suffisamment en tout cas pour distinguer le bien du mal, diriger ma conduite en fonction d'une raison pratique et me juger moi-même au nom d'un certain sens moral. En quatre ans, j'aurais pu maintes fois glisser de la concession au compromis, et du compromis à la compromission. Pourquoi ? Comme les autres : l'attrait du pouvoir, l'illusion de la puissance, le goût de l'argent. Tout ce qui m'avait toujours laissé indifférent. Avec la formation que j' avais reçue, le métier qui avait été le mien et celui qui l'était encore, j'avais eu mille fois l'occasion de glisser du renseignement à l'espionnage, et du mouchardage à la délation. Pourquoi ne l'avais-je pas fait ? Parce que ça ne se fait pas.
  Mieux que les grands principes énoncés en public avec emphase et piétinés en secret avec cynisme, ces mots simples me suffisaient pour tenir et me tenir. Ma manière à moi de résister. La réquisition de Lutetia par les Allemands n'avait épargné personne. Les serveurs servaient, les gouvernantes gouvernaient, les réceptionnaires réceptionnaient. Comme toute la France, ou presque. Dans l'ensemble, nous n'avions rien fait qui nous déshonorât, même si l'honneur fut sauvé par ceux qui vivaient dans la zone trouble de ce « presque ». Je crois savoir désormais jusqu'où un homme peut aller sans perdre sa dignité.
  Dans ces moments d'intense remue-ménage intérieur, la voix de mon père revenait me hanter, charriant généralement une maxime bien sentie selon laquelle on peut accomplir les plus belles actions à condition de n'en jamais réclamer le crédit. Exciper des « services » que j'avais pu rendre à la Résistance m'eût déshonoré à mes propres yeux. Le silence n'est-il pas le rempart de la sagesse ?
  Alors silence.
  Chaque fin d'après-midi, je ne pouvais m'empêcher de voir arriver la voiture cellulaire sans appréhension. Elle ramassait les collabos démasqués, mais je me demandais toujours si ces flics ne venaient pas me chercher, moi qui m'étais « compromis ». Cela n'a l'air de rien, mais un tel mot dans un tel contexte pouvait mener à la mort ; il ne contenait pas d'accusations précises mais un poison insidieux. Des insinuations qui poussaient généralement sur le terreau puant de la rumeur.
  Je me levai pour regarder à nouveau à travers les baies vitrées tandis que les flics murmuraient dans mon dos. Une adolescente et une petite fille s'étaient jointes à la foule des guetteurs derrière les barrières. Deux sœurs. Chacune portait bien en évidence entre les mains un morceau de carton sur lequel il était écrit EPSTEIN. Elles avaient fabriqué leurs pancartes pour être reconnues, sans se douter un instant qu'elles auraient encore plus de mal, elles, à reconnaître leur mère, si toutefois elle rentrait. Elles attendaient sans un mot. Un autobus arriva de la gare.
  Quand des spectres en pyjama en descendirent, la foule se mit en mouvement. Mes hommes eurent du mal à la contenir. Ça s'agitait de partout. Sauf les deux petites, hiératiques. Je les avais déjà entendues dire que leur maman ne pouvait pas être dans « ce troupeau ». Pas quelqu'un comme elle.
  « Vous les connaissez, m'sieur Édouard ? »
  Un garçon, qui revenait prendre son service, s'était glissé près de moi, le nez collé à la vitre, tandis que les silhouettes du directeur et des deux flics s'estompaient déjà dans la galerie.
  « Les petites ? Je leur ai parlé une fois ou deux. Elles viennent consulter les listes tous les jours. Elles disent que leur mère est une romancière célèbre. Persuadées que si elle ne rentre pas, c'est qu'elle est amnésique dans un hôpital, quelque part en Russie ou ailleurs... Des trucs de gamins. Aucune chance de la revoir. Aucune.
  — Pourquoi vous dites ça, m'sieur Édouard ?
  — Déportée en 1942 ? Et asthmatique, en plus ? Faut pas rêver. L'aînée commence à comprendre que si les revenants sont dans un tel état... Quand ça leur sera évident que leur mère ne reviendra pas, elles non plus ne reviendront plus. »
  De ce jour, on ne revit plus les deux filles de l'écrivain.

  La Libération, c'était hier ou presque. Ce serait bien que cela dure. Non pas son atmosphère, n'exagérons rien, mais son esprit. Tant de choses se sont concentrées ces dix dernières années de manière si rapide et si intense qu'on ne peut y penser sans avoir le vertige.
  Celui qui n'a pas connu la France d'avant ne sait pas ce
qu'est la douceur de vivre. Quelqu'un a écrit un jour quelque chose comme ça à propos d'une autre époque. Ça peut étonner mais, rétrospectivement, c'est bien ainsi que je le ressens, malgré tout. Une certaine douceur de vivre...

© www.gallimard.fr 2005

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